Du génie de Chaplin
à l’univers de Charlot

Enfin un musée pour Chaplin

Chaplin’s World, fraîchement inauguré à Corsier-sur-Vevey, invite les visiteurs à s’immerger dans la vie et l’œuvre de l’un des plus géniaux créateurs du septième art.

Le 16 avril. La date d’inauguration n’a pas été choisie au hasard. Cent vingt-sept ans après sa naissance, Charles Spencer Chaplin (1889-1977) a enfin un musée à son nom. Chaplin’s World salue l’homme comme l’artiste, Charlie autant que Charlot. L’événement était attendu. Et c’est peu dire! Plus de 120 médias du monde entier se sont annoncés présents pour la conférence de presse du jour.

Et le soir, autour d’un grand nombre de membres de la famille Chaplin, quelques people étaient également de la soirée glamour organisée du côté du Manoir de Ban. C’est que l’événement est de taille: il s’agit, en fait, de l’unique site touristique dédié, à travers la planète, à l’un des plus grands créateurs du septième art. Qui plus est dans le domaine et la résidence où il a passé les vingt-cinq dernières années de sa vie (ndrl: à découvrir en déplaçant le curseur sur l’image ci-dessous et en cliquant sur les pastilles).

Sur 3000 m2, la vie et l’œuvre de celui qui a créé un personnage universellement connu se trouvent déclinées à travers un parcours poétique et didactique, à grand renfort d’images d’archives, d’objets personnels, de montages de films, de reconstitutions de décors… Sans oublier les personnages de cire créés par les équipes du Musée Grévin à Paris.

«Du côté du manoir, le public aura la chance d’entrer dans l’intimité de Charlie et de découvrir le refuge où il a fini ses jours. Ensuite, il pourra pénétrer l’univers artistique de Chaplin à travers un univers hollywoodien», résume Yves Durand, l’un des créateurs de la nouvelle institution qui a imaginé l’exposition avec le scénographe François Confino. Un vaste programme qui se veut culturel et divertissant, survolant cinquante ans de carrière du comédien, pantomime, scénariste, réalisateur, compositeur, producteur.

La veille encore, les ouvriers s’activaient pour que tout soit prêt à temps. Au total plus de 200 artisans, professionnels du bâtiment, paysagistes, scénographes, électriciens… auront défilé sur les différents chantiers qui ont permis de rénover entièrement la maison familiale et la dépendance des domestiques mais, également, d’élever un nouveau bâtiment dans lequel se trouve le musée à proprement parler. Au total, un peu plus de 60 millions de francs auront été réunis – par les promoteurs du musée, par une fondation créée pour permettre l’achat du manoir, par la Compagnie des Alpes et la société By Grévin qui exploiteront le site, par quelques sponsors et autres investisseurs – afin de faire du Chaplin’s World un écrin à la hauteur du génie du créateur de Charlot.

Lever de rideau sur l’homme et l’artiste

Le projet a, bien entendu, été développé avec l’accord de la famille Chaplin. Celle-ci a ouvert ses archives personnelles. «Tout a été imaginé dans le respect de Charlie Chaplin, explique Jean-Pierre Pigeon, directeur général du site. Nous ne voulions pas d’un mausolée. Chaplin’s World est un objet unique, entre rire et émotion, entre culture et divertissement.»

En arrivant dans le manoir, c’est Chaplin lui-même qui accueille le visiteur. Sa statue se dresse dans l’entrée. Au total, 36 personnages de cire ponctuent le parcours: Charlot sorti d’un film, Oona dans l’appartement, les actrices Claire Bloom, Paulette Goddard ou Sophia Loren, sans oublier de nombreux autres artistes: Laurel et Hardi, Roberto Benigni, Federico Fellini, Michael Jackson…

La statue de cire de Michael Jackson. Image: Chantel Dervey
L’univers du Kid. Image: Chantel Dervey
L’univers des Temps modernes. Image: Chantel Dervey
Le visiteur peut faire basculer la cabane de la Ruée vers l’or. Image: Chantel Dervey
Les statues de cire de Claire Bloom et Charlie Chaplin dans Les Feux de la rampe. Image: Chantel Dervey
La statue de cire de Sophia Loren. Image: Chantel Dervey
Tout au fil du parcours, le visiteur peut apprécier la richesse des détails. Image: Chantel Dervey

«Les cires amènent un supplément d’âme à la visite. On n’est vraiment pas dans quelque chose de figé, se félicite Béatrice de Reynies, présidente de Grévin international. Ce musée devrait plaire à toutes générations, aussi bien à ceux qui ne connaissent que peu les films Chaplin qu’aux cinéphiles.» L’immersion propose, en effet, quelques pièces de choix: du premier contrat de music-hall signé par le jeune Charlie en Angleterre à des scénarios annotés, des deux Oscars qui lui ont été décernés au Lion d’or reçu à Venise. Clou de la visite: un costume original du célèbre vagabond… Pour accompagner la levée de rideau sur Chaplin’s World, 24 heures s’est plongé dans l’œuvre et la vie de l’artiste.

Férue d’histoire, Daphné guidera les visiteurs

Daphné Loi Zedda

Elle n’était pas encore née, quand Charlie Chaplin exhalait son dernier souffle au Manoir de Ban. Mais à l’évocation des longs métrages réalisés par l’inoubliable cinéaste, Daphné Loi Zedda s’enflamme: «Il n’y a pas que leur caractère humoristique qui m’intéresse. Je suis particulièrement admirative de l’engagement manifesté par Charlie Chaplin pour des thèmes d’actualité à travers son œuvre. On le voit dans L’Emigrant, Le Kid ou Le Dictateur, bien sûr.»

Un dernier film pour lequel la jeune Lausannoise (25 ans), passionnée par la Seconde Guerre mondiale, nourrit une affection particulière. «A l’université, mon travail de master portait sur le procès de Nuremberg. Le Dictateur, réalisé en 1940, au début de la guerre, constitue une belle preuve de courage.»

Dans quelques jours, Daphné Loi Zedda, qui se destine à une carrière dans le monde muséal, officiera comme guide entre les murs de Chaplin’s World. Après une première visite ce printemps sous la houlette du concepteur de Chaplin’s World et muséographe Yves Durand, la jeune femme a potassé une vaste documentation et visionné une large frange des 81 films de Chaplin, avant de se livrer, à son tour, à l’exercice de la visite guidée. C’est au terme de ce test grandeur nature d’une heure et demie qu’elle a été retenue dans l’équipe des guides. «Il est évidemment important de connaître son sujet sur le bout des doigts, mais aussi de savoir exprimer et transmettre sa passion. Il faut également savoir s’adapter à son auditoire. Et captiver aussi bien les retraités que les enfants.»

Pas d’uniforme et encore moins de petit drapeau pour la future guide, qui confesse consacrer la plupart de ses soirées à l’étude de la vie de Charlie ChapPas d’uniforme et encore moins de petit drapeau pour la future guide, qui confesse consacrer la plupart de ses soirées à l’étude de la vie de Charlie Chaplin. «C’est un gros investissement en matière de préparation. Mais le personnage et son œuvre sont passionnants. Du coup, j’en fais aussi profiter mes proches.»

Données en français, en anglais et en allemand, les visites se feront également sous peu en mandarin, en russe et en coréen. Les groupes seront, eux, constitués de 15 à 20 personnes.

L’affluence touristique boostée

«Cet événement majeur pour la région et pour le pays élargira et diversifiera notre clientèle touristique», explique Véronique Kanel, à Suisse Tourisme. Présentée dans les salons étrangers, l’ouverture de Chaplin’s World suscite un intérêt élevé chez les tours-opérateurs. «Je n’ai pas vu ça depuis très longtemps», glisse Christoph Sturny, directeur de Montreux-Vevey Tourisme.

Selon les projections, le musée Chaplin devrait attirer près de 300’000 visiteurs par année. «Nous pensons qu’il va drainer en plus une frange de touristes qui ne font pas partie de nos fidèles habituels, poursuit Véronique Kanel. Ce qui permettra de mieux vendre nos autres destinations, Lavaux, Chillon ou le Musée olympique pour ce qui concerne Vaud.»
L’impact économique du Musée Chaplin ne pourra néanmoins pas être chiffré avant l’automne, à l’heure d’un premier bilan. En attendant, les tours-opérateurs européens, asiatiques et nord-américains l’ont déjà inscrit dans leur programme. «Nous avons œuvré depuis une année dans ce but», glisse Christoph Sturny. «Les tours-opérateurs sont déjà nombreux à avoir visité le musée, ajoute Aurélie Vouardoux, à l’Office du tourisme du canton de Vaud. D’importantes retombées économiques devraient donc suivre.»

Elles devraient être d’autant plus grandes que l’attention des médias est énorme. «Le nombre de demandes d’articles et d’interviews est simplement phénoménal, ajoute cette dernière. Cela alors qu’un nombre impressionnant d’articles de presse a déjà paru. Une belle promotion!»
Par exemple, un article du New York Times paru en janvier place Vaud à la 25e position, devant Barcelone, sur les 52 destinations mondiales que le journal propose à ses lecteurs cette année. Et cela principalement grâce à l’ouverture du Musée Chaplin. «Nous avons déjà pu vérifier par le passé que cette chronique annuelle du journal américain avait un fort impact», assure Aurélie Vouardoux.

Un chiffre: une étude de 1989, réalisée lors du centenaire de la naissance de Chaplin, avait estimé que la seule présence de l’artiste sur la Riviera et les échos qu’elle avait suscités dans le monde entre 1952 et 1987 avait permis à la région qui l’a accueilli de bénéficier chaque année d’une promotion gratuite d‘une valeur de 650’000 francs par an, selon les tarifs publicitaires de l’époque…

Parmi tous ses espoirs, il y a aussi des craintes, à l’échelon local notamment. «Nous sommes inquiets que les visiteurs du Musée Chaplin ne passent plus par Vevey, même pour y voir la statue de Charlot sur nos quais, anticipe Anne-Christine Meylan, présidente de l’Association des commerçants. Car le musée est proche de l’autoroute. Et les cars rechignent à venir se parquer en ville. Nous nous attelons donc à créer des synergies entre le musée et notre cité. Nous souhaitons, par l’entremise du musée, pouvoir convaincre les tours-opérateurs d’inscrire le centre-ville dans leurs excursions vers Chaplin’s World.»

La vie au Manoir entre rires, fêtes et stricte discipline

Chaplin travaillait de façon acharnée dans son havre de paix de Corsier, où il s’était établi en 1953.

Sur une photo de famille en noir et blanc, Charlie Chaplin s’incarne en dieu Pan: torse nu dans son jardin à Corsier, il dresse sur sa tête ses index en guise de cornes sataniques et affiche une mimique sardonique. Sur une autre, il emprunte le visage d’un psychopathe tentant d’étrangler sa fille Géraldine, impassible. Ou il s’improvise toréador, manteau en guise de cape. Jusqu’au bout, le grand acteur aura usé de son talent de pantomime. A l’image de cette scène de 1974, relatée dans ses Mémoires par l’écrivain Georges Simenon, qui dînait au Manoir de Ban avec le cinéaste Jean Renoir: «Chaplin nous mime, nous joue littéralement le film dont il a commencé le scénario et qu’il «vit» devant nous.»

Charlie Chaplin et son épouse Oona immortalisés à l’occasion de leurs noces d’argent, en compagnie de leurs huit enfants. Image: Roy Export Company Establishment

La vie au Manoir, où Chaplin vécut ses vingt-cinq dernières années, était-elle une fête sans cesse renouvelée, une interminable suite d’éclats de rire? Pas tout à fait. Dans ce havre de paix – acheté 400’000 francs de l’époque en janvier 1953 –, le roi des comiques aimait susciter l’hilarité. Mais le travail passait avant tout. «Il était workaholic», concède Charles Sistovaris, fils de Joséphine (3e enfant de Chaplin et Oona). Si bien que les journées étaient réglées comme du papier à musique: «A 9h, il lisait les journaux et déjeunait avec Oona, détaille Yves Durand, promoteur du musée Chaplin. De 10h à midi, il travaillait à la bibliothèque. Ensuite il nageait ou se promenait, puis déjeunait légèrement (tomates, yaourt et eau fraîche). Il retravaillait de 13h à 17h, ne demandant même pas un thé! Puis il jouait au tennis ou se baladait, prenait parfois un bain de vapeur. A 18h, apéritif. Et à 18h45, tout le monde devait être à table.» Les premières années à Corsier, «il descendait à pied à la gare de Vevey acheter le journal et je le remontais en voiture», se souvient son chauffeur de 1953 à 1955, Mario Govoni. Plus tard, «c’est moi qui lui amenais le courrier et la presse», précise Luigi Tagliaferri, dit Sandro, qui conduisait le maître de 1964 à 1971.

Un paradis avec piscine

A Corsier, Chaplin écrit son autobiographie et ses deux derniers films: Un roi à New York et La Comtesse de Hong Kong. Et crée au piano: «Cela l’énervait que n’importe quel air soit diffusé pendant ses films muets, alors il a composé sa propre musique, pour la faire mixer à ses images. C’est ce que l’on entend de nos jours!» martèle Yves Durand. Un travail exécuté sur le Steinway acheté avec la pianiste Clara Haskil (qu’il vénérait) et sur lequel il chantait des balades irlandaises.

En plus du travail, Chaplin recevait nombre de stars. Cette intense activité laissait peu de temps pour ses enfants à ce père âgé. Dans une interview TV de 2002, sa fille aînée Géraldine, tout en se rappelant un père merveilleux mais sévère, explique qu’il les «frappait moins fort» depuis qu’il avait contracté un eczéma aux mains (ironie du sort: dû à la pellicule de film!). En 2008, Jane, (6e enfant de Charles et Oona), écrivait que la fratrie avait été «privée d’une véritable enfance à cause de la loi du silence qu’il imposait à toute la maisonnée». Du reste, les tirs du stand de Gilamont dérangeaient Chaplin, qui avait obtenu de la justice en 1957 une réglementation d’horaires et d’usagers. «Certes, il ne fallait pas dévaler les escaliers en courant, mais l’on a tendance à verser dans la caricature de l’homme drôle à l’écran et extrêmement sévère dans la vie, alors que la réalité est plus nuancée», souligne Charles Sistovaris.

«Nous le voyions très peu mais il était charmant», confirment des amis des enfants, Irène Henderson et Gérald Volet. Selon ce dernier, «parfois, il faisait des guignoleries, mais c’est surtout le chauffeur venant nous chercher à l’école avec sa grosse voiture qui nous enthousiasmait. Pour les anniversaires, nous repartions avec des cadeaux plus gros que ceux que nous avions amenés. Et il y avait toujours de somptueux goûters.» Irène, qui a passé «presque tous les week-ends au Manoir de 6 ans à l’adolescence», décrit un paradis hors de la zone réservée au silence: «L’été, nous jouions dans la piscine. Nous nous baignions dans la rivière, en bas de la propriété, même si c’était interdit. Des tas d’enfants (y compris ceux des employés) participaient à la chasse aux œufs de Pâques.» Un Père Noël (identifié par Pierre Smolik, dans son livre Chaplin après Charlot, comme l’opticien veveysan Jean Inmos) venait chaque année. Un jour, un journaliste avait tenté de prendre sa place. Depuis, Chaplin exigeait la présence d’un policier: Paul Gaillard. Il se souvient d’«une famille accueillante, ne montrant aucun signe de différence avec les habitants. On partageait un verre à sa table. Il adressait annuellement un chèque pour les pauvres du village. Lors d’une fête, Chaplin avait vu le commandant des pompiers, 1,90 m et tenue noire, flanqué d’un grand chien, blanc et frisé. Il les avait mitraillés avec un appareil photo. Il rigolait!»

Fils dudit commandant, le député Pierre Volet se rendait en douce au Manoir: «Les piscines privées étaient rares. Pour y accéder, il fallait monter par la foret, se cacher dans les hautes herbes. Le cœur battant, on bravait un interdit d’autant plus fort qu’il s’agissait d’une célébrité. On faisait une longueur de nage puis on repartait, poursuivis par le jardinier.» Michaël Chaplin se rappelle d’un autre intrus: «Dans les années 50, un Allemand en culottes bavaroises, ivre, avait fait irruption en pleine nuit dans la chambre de ma mère. L’Allemand chantait. Mon père l’a aimablement reconduit. Mais ensuite le portail n’est plus jamais resté ouvert.»

Certains dimanches, Chaplin projetait ses films aux enfants. «Mais il fallait insister, selon Irène Henderson. Il aimait surtout voir nos réactions.» Qu’aurait-il dit en voyant la tristesse du monde à son décès? Lui qui s’éteint la nuit de Noël, entouré des siens au Manoir, après que Jean Inmos eut entonné son chant préféré? «C’est comme si le Père Noël avait voulu reprendre le plus beau cadeau qu’il nous ait jamais fait», constatait le critique Pierre Tchernia dans le livre pour le centenaire de la naissance du génie.

Les sourds embrassaient les murs de la propriété

Même après la mort de Chaplin, son Manoir a continué à être visité. Plus seulement par des stars. «Enormément de monde sonnait à la porte, et des bus stationnaient devant la propriété», dit Michaël Chaplin. L’aîné de Charles et Oona fut le dernier habitant du Manoir, avec son frère Eugène et leurs familles, après la mort de leur mère en 1991. Il lève un voile sur cette période: «Une organisation nous amenait des sourds du monde entier. Certains se sont jetés sur les murs du Manoir pour l’embrasser, reconnaissants pour les films. Alors j’ai compris comment l’art de mon père avait parlé si fort aux êtres de n’importe quel pays.»

L’idée de faire de la bâtisse un musée émerge au gré de ces expériences. «Nous faisions tranquillement à manger. Tout à coup, une armada de Chinois était là, nous filmant!» s’étonne Michaël. «Nous vivions là, alors nous jouions le jeu pour ceux qui sonnaient: nous les invitions, parfois pour une tasse de thé, parfois pour le champagne», sourit Patricia, femme de Michaël depuis 1967.

Il y eut anonymes et célébrités. «Pour le tournage d’un documentaire, Petula Clark a joué sur le piano This Is My Song, composé précisément sur cet instrument par Chaplin pour La Comtesse de Hong Kong.

C’était magnifique», se remémore Patricia. Qui poursuit: «Michael Jackson est venu puis a invité la famille à Euro Disney. Surréaliste!» «Des gitans sont devenus des amis: ils sont revenus plusieurs fois et nous ont même préparé un immense festin, sur un parking vers Genève», se réjouit Michaël. Une fois pour des ados malades de Tchernobyl, ou régulièrement pour des enfants en difficultés de Corsier, de grands goûters sont donnés. «Un jour, nous leur avons offert des hamsters, si bien que tous les enfants voulaient être dans cette classe! rigole Patricia. J’espère que cet accueil sera perpétué par le musée.» Générosité? Les époux préfèrent parler de partage: «Des moments magiques. Nous recevions aussi quelque chose d’extraordinaire en retour. Et c’était amusant. On se disait: «Qui sonne?»

«Il eut été logique de vendre à la mort de notre mère, mais plusieurs d’entre nous trouvaient cela triste, se rappelle Michaël. Nous y avons vécu de grands moments, mais je n’ai jamais pensé que cela nous appartenait. Nous étions naïfs face aux difficultés pour en faire un musée. Heureusement que Philippe Meylan et Yves Durand, qui travaillaient sur cette idée de leur côté, sont venus à la rescousse.»

«On a remué ciel et terre pour créer Chaplin’s World»

Il aura fallu seize ans et beaucoup de conviction à Philippe Meylan et Yves Durand pour réussir à réaliser leur rêve: ouvrir le seul musée au monde dédié à Charlie Chaplin.

Enfin! Il en aura fallu du temps, de l’énergie, de la force de persuasion et, surtout, de la passion pour que Charlie Chaplin ait son musée. Avec l’inauguration du côté de Corsier-sur-Vevey, le compteur s’arrête. Seize ans après que l’architecte vaudois Philippe Meylan et le muséographe québécois Yves Durand, les deux concepteurs initiaux de Chaplin’s World, ont lancé l’idée pour la première fois, à la suite de leur rencontre fortuite. «On a remué ciel et terre pour y arriver. On a parfois pensé tout arrêter. Mais, cette fois-ci, on peut le dire: on y est arrivé!»

Après seize ans d’acharnement Yves Durand et Philippe Meylan ont réussi à concrétiser le Musée Chaplin. Image: Chantal Dervey

Tout a commencé en 2000. Philippe Meylan, en voyage au Canada pour affaires, voit un spectacle qui l’impressionne. Le lendemain, il approche son concepteur pour le féliciter. Yves Durand le reçoit dans le bureau de sa société spécialisée dans la conception de musées et de shows multimédias. Au mur: l’affiche d’un film de Charlot. La discussion est toute trouvée: l’habitant de Jongny ne peut s’empêcher d’expliquer qu’il a grandi pas loin du refuge où le réalisateur s’est exilé en Suisse. «Pour moi, c’était un peu l’homme qui a vu l’homme qui a vu l’ours, rigole Yves Durand. Lorsque, adulte, j’ai compris le génie et les messages de son œuvre, je suis devenu un vrai fan. J’ai immédiatement dit: «Sauriez-vous me présenter un membre de la famille Chaplin?»

Le contact est noué, l’aventure débutera quelques mois plus tard, sur les bords du Léman. Le Québécois fait partie d’une délégation économique venue nouer des contacts en Suisse. Il ne manque pas de faire un tour par la Riviera. Cette fois-ci, les deux hommes se mettent vraiment à rêver. «On a imaginé un premier musée du côté des anciens ateliers de Vevey, se rappelle l’architecte qui a de nombreux contacts dans la région. Mais quelques mois plus tard, Michael Chaplin nous approche pour signaler que le Manoir de Ban est sur le marché.»

La famille avait déjà un acheteur. Pour un musée dédié à leur père, les quatre enfants qui résident encore sur le domaine sont prêts à consentir un très gros effort sur le prix de vente. Ni une ni deux, une fondation est créée afin de réunir les fonds nécessaires à l’acquisition. Débute alors la première tournée des deux compères devant les Conseils communaux de la région. Ils doivent obtenir l’appui des collectivités, caution indispensable à un prêt consenti par la Banque Cantonale Vaudoise. «On connaissait notre affaire. On arrivait, à chaque fois, avec des plans, des illustrations, des études de faisabilité, des études de marché. Cela faisait déjà plus de trois ans que l’on préparait notre projet.»

«Certains pensaient que Chaplin était du passé»

S’ils décrochent les soutiens souhaités, ils découvrent aussi le scepticisme que génère souvent le projet. «Certains pensaient que Chaplin était du passé, s’étonne encore aujourd’hui Yves Durand. En vivant à côté de ce patrimoine inestimable depuis des décennies, les gens de la région ne mesuraient plus le potentiel de son nom, le succès planétaire du personnage, alors que, de notre côté, on recevait des propositions faramineuses pour réaliser le musée à Los Angeles ou à Londres.»

Avec leur bâton de pèlerin, les deux comparses ne ménagent pas leurs efforts pour reraconter qui était vraiment le créateur de Charlot. «C’est le rôle des politiques d’être prudents. Et il faut reconnaître qu’avec les années qui passaient, même les plus enthousiastes avaient de quoi douter.» Les doux rêveurs ne sont pourtant pas des bleus. Philippe Meylan a plus de 500 réalisations à son actif. Avec sa société et sa trentaine d’employés, Yves Durand a, quant à lui, développé des musées d’art, d’archéologie et d’histoire aussi bien aux USA, qu’en Belgique, au Portugal ou encore en Chine.

Quoi qu’il en soit, ils ont risqué l’impasse plusieurs fois. «Le principal retard s’est joué lors de la mise à l’enquête du plan de quartier», rappelle l’architecte. Un voisin du manoir, bien décidé à user de tous les moyens possibles pour ne pas voir déferler des touristes sous ses fenêtres, sera même le grain de sable qui grippera durant des années le dossier. Il ira jusqu’au Tribunal fédéral. Pendant ce temps, Durand multiplie les allers-retours entre la Suisse et le Canada. Mais plus le temps passe – près de quatre années pour que l’opposant soit débouté –, plus les soucis financiers s’accumulent. Jusqu’au jour où la fondation qui possède désormais le manoir n’arrive plus à financer son crédit.

«Nous avons dû investir plus de 3 millions de notre poche»

Avec la conjoncture économique qui se resserre, les collectivités ne souhaitent pas s’engager. Solution sera trouvée auprès d’investisseurs avec qui l’architecte est en affaires, au Liechtenstein. Passionné d’automobile, Philippe Meylan est en relation avec la société de Genii Capital, active dans la finance, l’immobilier, l’énergie et la formule 1. Les deux promoteurs du musée et les nouveaux financiers créent, en 2008, une société afin de racheter le domaine à la fondation. «Nous avons dû investir plus de 3 millions de notre poche, confie Meylan. Pas grave, nos enfants auront le retour sur investissement.»

Cette fois-ci, la réalisation du musée paraît vraiment sur les rails. C’était compter sans un emballement médiatique qui a failli tout faire capoter. Début 2011, une journaliste de Mediapart, aussi free lance à la RTS, émet l’hypothèse que des liens existent désormais avec un homme d’affaires russe soupçonné d’être impliqué dans le crime organisé. «Elle a tiré de fausses conclusions parce qu’il habitait la région, fustige Philippe Meylan. On ne connaissait pas ce type mais on s’est retrouvé presque à la case départ!» Et Durand d’ajouter: «La confiance avec de nombreux partenaires était ébranlée alors qu’on n’avait pas encore l’argent pour aménager le site. Tout le monde pensait qu’il n’y avait pas de fumée sans feu. Je vous garantis, une telle mésaventure, ça fouette votre honneur. On n’avait qu’une seule envie: rétablir la vérité.»

Contre vents et marées, le duo se soutient. Et réussira à sortir le projet de l’ornière en janvier 2013, avec l’arrivée d’un partenaire d’envergure pour assurer l’exploitation du futur site: la Compagnie des Alpes qui possède des domaines skiables, des parcs d’attractions et le Musée Grévin. Avec la société française entrée dans la danse, les ambitions sont revues à la hausse. Le budget prend l’ascenseur: un nouveau bâtiment sera construit. L’Etat de Vaud consent un prêt de 10 millions, moyennant encore une fois la caution des communes du district. La Banque Cantonale de Fribourg prêtera, quant à elle, les liquidités. En mai 2014, le chantier peut débuter.

«Au final, tous ces soucis et les seize ans d’attente nous ont vraiment permis de bonifier le projet, philosophent-ils. Au total, on a imaginé cinq musées différents. C’est, finalement, le meilleur qui ouvre ses portes aujourd’hui.» Et Durand de conclure: «Pour un Américain du Nord comme moi, je peux dire que ce pays et sa démocratie m’ont appris la patience.»

Les archives en réseau

«Charlie Chaplin était un businessman génial mais il n’avait aucun intérêt pour les archives. Lui-même ne gardait rien, mais grâce à ses deux demi-frères des documents exceptionnels ont été conservés. Au final, c’est une très bonne chose que la réalisation du musée ait pris seize ans, observe Kate Guyonvarch, directrice de l’Association Chaplin et patronne des sociétés qui gèrent les droits liés à l’artiste. Pendant ce laps de temps, nous avons pu, de notre côté, mener à bien un autre très grand chantier qui a permis d’étoffer le contenu de l’exposition.»

Si des affiches, accessoires de tournages et autres documents sont toujours disséminés à travers le monde, de Paris à Los Angeles, de Shanghai à Cologne, l’ensemble des archives personnelles liées à l’œuvre et à la vie de Chaplin ont été mises en sécurité et numérisées depuis le début des années 2000. Réunies au sein d’une base de données online gérée depuis Bologne, elles sont accessibles ici: charliechaplinarchive.org

A côté du travail de restauration des films, la Cinémathèque italienne a en effet eu pour charge de numériser tous les documents papier – physiquement entreposés aux archives de Montreux. En 2011, c’est un impressionnant fonds photographique que la famille Chaplin a décidé de rapatrier à proximité du futur musée, en déposant plus de 10’000 images au Musée de l’Elysée, à Lausanne. Ce matériel devrait nourrir les futures expositions itinérantes que le musée devrait mettre sur pied d’ici à la fin 2017.

Du parc Chaplin où jouent les enfants jusqu’au cimetière où l’artiste repose

La commune de Corsier possède sans doute l’un des plus beaux parcs publics de la région. Non seulement la vue y est superbe en direction du lac, mais sa superficie est telle que les visiteurs, pique-niqueurs, grilleurs de saucisses, enfants, joueurs de boules, flâneurs, lecteurs, dormeurs s’y arrêtent nombreux sans se gêner. Dans les années 1970, Corsier érigea un pavillon que les habitants peuvent réserver pour des fêtes, en s’acquittant de 25 francs et c’est tout, pour les frais de nettoyage.

À l’époque où il habitait le manoir de Ban, Charlie Chaplin donnait chaque année une somme pour les pauvres de la commune (qui a toujours entretenu de bonnes relations avec l’artiste). Une partie de celle-ci fut utilisée pour bâtir le pavillon. Une bonne idée, appréciée à sa juste valeur: pour en être convaincu, il suffit de voir la foule qui s’installe sur le promontoire aux beaux jours.

L’hommage dessiné

Bien des gens font halte une minute devant la stèle de Frédéric Müller – inaugurée en 1980 – qui représente le chapeau melon et la canne de Charlot, lequel est décidément dans l’esprit de toutes les générations.

Parc Chaplin
Gérald Jaquet, ancien secrétaire municipal de Corsier, et sa petite-fille Charlotte, auprès de la sculpture d’Edouard Müller. Image: Philippe Dubath

Voyez plutôt: mardi dernier, trois gaillards un peu rappeurs un peu ados, un peu galopins peut-être ne cachaient pas leur admiration avec l’accent de banlieue: «Charlot, ah oui, on sait qui c’est et on l’aime beaucoup m’sieur!» Sont-ils déjà allés jusqu’au cimetière, sont-ils passés sous les cyprès ancestraux et majestueux qui escortent le visiteur? Ici aussi, l’affection envers Charlot est évidente: sur le marbre de la tombe, le dessin si juste d’une petite fille, encadré, sous plastique, représente le comédien fabuleux.

Tombe de Chaplin
Sur le marbre de la tombe de Charlie Chaplin et de son épouse Oona, l’hommage délicat d’un enfant à Charlot. Image: Philippe Dubath

Aux côtés de Chaplin repose Oona, son épouse. Elle s’était, après le décès de son mari, acheté une maison dans le village pour y être un peu tranquille quand les enfants venaient s’installer en nombre au Manoir de Ban. Cette demeure est aujourd’hui occupée six mois par année par Géraldine et son époux.

Corsier est un village agréable où les ruelles et les maisons ont des choses à raconter. Et les deux bistrots, celui de la Place et celui du Châtelard – qui vient de changer de tenancier – valent eux aussi qu’on s’y arrête, pour y manger ou y lire, par exemple, la biographie de Charlie Chaplin.

Les coins qui rendent hommage à Chaplin

Entre Corsier et Vevey, plusieurs sites préservent la mémoire du cinéaste. Cliquez sur les épingles pour en savoir davantage sur chaque endroit.

Sur le quai à Vevey, Charlot est l’ami du monde

La manche de sa veste est légèrement usée, et rappelle en cela le buste du mage Kardec au cimetière du Père Lachaise à Paris. Tant de gens posent la main sur lui que le bronze se patine, se lustre et prend une autre couleur. Charlot, sur le quai Perdonnet à Vevey, offre depuis vingt-quatre ans son bras aux passants qui jour après jour, saisons après saisons, le repèrent, le photographient, puis se font photographier à ses côtés et ainsi de suite.

Statue sur le chemin
Sur le quai, Charlot offre son bras aux passants. Image: Philippe Dubath

Charlot n’a pas connu l’époque du smartphone, symbole de nos temps modernes à nous, mais il serait intéressant de savoir combien de ces appareils l’ont déjà avalé pour l’emporter aux quatre coins du monde. L’autre soir, cette semaine, entre soleil et maigres ondées, dans un printemps encore naissant donc pas vraiment propice à la balade, nous nous sommes assis sur le muret qui sépare le quai des enrochements et du lac. Pour regarder. Cette fois, personne n’avait accroché de rose à la boutonnière de la veste du génie. Normal, les rosiers ne sont pas encore fleuris, mais ça viendra.

Ce n’était pas la foule et pourtant: le spectacle a commencé par une famille thaïlandaise qui est d’abord restée plusieurs minutes à contempler la statue de John Doubleday (sculpteur anglais né en 1947) avant que chacun s’immortalise auprès de Charlot. Pourquoi? «Mais parce que c’est Charlot!» a répondu le papa rieur. C’est ça, c’est Charlot. L’ami universel et éternel, le pote de tout le monde. Même les enfants tout petits qui ne l’ont pas connu, c’est une certitude, et n’en connaissent pas encore les images/parc et les films, sont intrigués et attirés par ce bonhomme étrange grandeur nature. Je tire la canne. Je veux toucher le chapeau. Papa, porte-moi. Non, je ne veux pas partir, je veux rester là.

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Tout au long de l’année, les passants saluent Charlot statufié sur le quai Perdonnet à Vevey. Image: Philippe Dubath

Le plus drôle, c’est cet adulte qui opte pour le selfie. Il enlace Charlot, cherche le bon angle, sourit, fraternise. C’est fou, l’amitié et la bonne humeur qui se dégagent de ces instants partagés avec le génie statufié. Et le respect. Presque comme si ce Charlot était encore un peu le vrai. Une famille chinoise prend la pose. Une dame tient ses deux chiens et son smartphone en même temps. Même en plein hiver et sous la neige, même la nuit, même sous la pluie, Charlot offre son image à ses amis qui le quittent tout heureux de l’emporter avec eux. C’est un souvenir gratuit de lui. Une carte postale qu’ils s’envoient à eux-mêmes. Et qu’ils lisent quand ils le veulent. Charlot rend heureux. Comme toujours.

Son destin a étincelé aux feux de la rampe

En 1951, l’actrice anglaise Claire Bloom, 19 ans, décroche le premier rôle de Limelight face à Chaplin. Un choc qui la lance à la conquête du monde. Souvenirs.

A 85 ans, Claire Bloom ne se vexera jamais d’être réduite dans l’imaginaire collectif à «une héroïne de Chaplin». Pourtant, au vu de ses exploits, la lady britannique pourrait se plaindre d’un tel raccourci. «Marlene Dietrich est parfois simplement ramenée à L’ange bleu. Et quand bien même… comment pourrais-je ne pas m'enorgueillir d’être associée aux Feux de la rampe?» Juive et russe par ses ancêtres, l’immense actrice, muse de Laurence Olivier et autres brillants créateurs du 20e siècle, célébrée des deux côtés de l’Atlantique, à la scène comme à l’écran, n’a rien oublié du vagabond. Dès leur premier déjeuner, le maestro allait la marquer corps et âme. Il lui commanda de se mettre au régime. «Je n’étais pas bien grosse mais pour ce film, il nous voulait décharnés au possible. Nous nous sommes mis à la diète californienne, fitness et cie, ananas et cottage cheese. C’était chou, nous nous aidions.»

Pourtant, en 1951, Chaplin subit la chasse aux sorcières, sort d’un procès en paternité. Dans quel état est-il?

Les histoires avec cette fille sont passées, il est marié à Oona depuis 4 ans. Malgré le climat délétère du Maccarthysme, sa vie s’est stabilisée. Moi, de toute façon, gamine naïve qui débarque d’Angleterre, je ne comprends rien à tout ça! Evidemment, l’expérience me servira d’éducation accélérée. Je me souviens de ma première visite dans sa sublime propriété à Hollywood, de ses somptueuses collections d’art. et devant ma mine éblouie, il a glissé: «Je ne sais pas jusqu’à quand ils me laisseront rester ici». Je n’ai pas saisi la portée de sa remarque… c’était des temps si vicieux. Je me rappelle encore que quand je demandais à un taxi de me conduire aux studios Chaplin, le chauffeur grognait: «Ce pays ne va nulle part!» J’ai appris très vite à donner une autre adresse.

Etait-il impressionnant, lui qui était déjà une légende vivante?

C’était si inattendu… comme si on me disait, Alexandre le Grand est là, il veut te parler! Je n’avais pas 20 ans, si innocente, stupide même. Etre choisie sur la base de… rien, ça me semble encore aujourd’hui extraordinaire.

Mais à 14 ans, vous allez déjà frapper à la porte de Peter Brook pour obtenir le rôle de Juliette dans Shakespeare!

Well, je m’impressionne moi-même, c’était sans doute mon destin! Ma mère me répétait de toujours garder la plus haute opinion de moi-même et de viser haut. Elle n’imaginait sans doute pas jusqu’où irait cette quête d’excellence.

Vous vous révélez aussi une grande amoureuse. En quoi ces hommes plutôt géniaux vous magnétisent-ils?

Richard Burton a compté le plus, et pendant des années. Trop longtemps, dirais-je. J’étais attirée par les hommes puissants. Et dangereux. Mon dernier époux, Philip Roth (ndlr. Sa liaison avec l’écrivain a duré près de 20 ans), cumulait certainement ces attributs. Très franchement, c’était parfois un lourd fardeau mais… je ne renie, je ne regrette rien. Hormis l’une ou l’autre chose. Dans l’ensemble néanmoins, j’ai mené une vie riche et excitante.

Sur Les feux de la rampe, vous croisez Buster Keaton. Mémorable?

Oh, il était incroyablement drôle à regarder mais il ne communiquait avec personne, il restait sur son quant à soi. De toute façon, à moi, il n’aurait pas parlé, j’étais bien trop jeune pour lui! Au fond, Buster Keaton était à tout point de vue un acteur muet.

Chaplin disait avoir été séduit par «l’humour caché sous votre masque triste». Vous avait-il percée?

Sans doute… si ma mère était une personne merveilleuse, mon père se créait sans cesse des ennuis financiers. Je restais beaucoup sur mes gardes, toujours à réprimer mes émotions. Et pour Chaplin, ça semblait la combinaison parfaite. Il y avait aussi ma ressemblance physique très forte avec Oona, la femme de sa vie. Je suis sûre que cela a beaucoup influé sur son choix.

D’ailleurs, n’est-elle pas brièvement votre doublure sur le film?

Oui, bien qu’elle refusât de faire l’actrice pour Chaplin. Oona avait ce qu’elle voulait: un mariage merveilleux, une famille… elle ne voulait pas tout mélanger. D’autant que Chaplin compensait toutes les lacunes de la figure paternelle, il lui donnait amour, protection, sécurité.

Les Feux de la rampe
Claire Bloom et Charlie Chaplin dans Les Feux de la rampe. Image: Corbis

Comment vous dirigeait-il?

Il savait manipuler sans intimider. Ainsi, j’avais cassé un immense miroir sur le plateau. Or, Chaplin était très superstitieux. A voir sa tête, j’ai cru ma dernière heure venue! Le regard furieux, il m’a foudroyée du regard sans dire un traître mot. Plus tard, avant cette fameuse scène où Thérèse remarche en larmes, il m’a lancé la même grimace du miroir. J’étais si inexpérimentée, je me suis mise à pleurer. En fait, dans la pièce d’à côté, l’équipe avait été informée de son stratagème et était prête à tourner.

Ne portait-il pas un amour haine au théâtre, voir ce dialogue des Feux de la rampe: «Je hais le théâtre comme le sang, il coule dans mes veines…»?

Je ne crois pas qu’il s’attribue ces paroles, c’est Calvero, le personnage, qui parle. Enfin… je ne sais pas, j’aimerais tellement pouvoir le lui demander.

Etait-ce parfois délicat de tourner cet autoportrait en artiste vieillissant?

Avec le temps, bien sûr, je vois ça autrement… par exemple, il parlait beaucoup de sa mère, du music-hall de sa jeunesse, de Kennington, ce terrifiant faubourg de Londres où il avait grandi. J’ai compris plus tard qu’un artiste cherche toujours à échapper à son passé, ou du moins, qu’il porte toujours ce bagage en lui. Les acteurs fuient toujours quelque chose, voyez combien de comédiennes intéressantes ont grandi sans père, Bette Davis par exemple.

C’est votre cas aussi.

Moi, c’est surtout au théâtre que je me suis inventé une autre vie. Toutes ces jeunes héroïnes shakespeariennes me constituaient un alter ego romantique, léger, amoureux. Ces dérivatifs, conjugués au succès qui m’arrivait, me comblaient. Mais c’est un truc que vivent beaucoup d’actrices, le syndrome Bloom!

Claire Bloom
Claire Bloom est la dernière égérie de Charlie Chaplin encore en vie. Image: AFP/Getty

Biographie

1931: Naît à Londres

1941: Etudie théâtre et danse en Floride

1952: Les feux de la rampe, de Chaplin, et Roméo et Juliette à l’Old Vic, la sacrent star

1955: Richard III, avec Laurence Olivier. «J’étais flattée qu’il veuille avoir une aventure avec moi, même courte, car il était marié à l’une des plus belles femmes au monde (ndlr. Vivien Leigh).

1958: Se lie à Richard Burton sur Look Back in Anger. «Je savais que nous finirions par faire l’amour.» Puis Yul Brynner, «puissant comme le trapéziste qu’il prétendait être»

1959: Epouse Rod Steiger. «Nous sommes partis en Sicile, je rentre enceinte de deux mois.» Leur fille Anna deviendra cantatrice

1962: Les liaisons coupables, de G. Cukor etc. Elle pose en valeur sûre hollywoodienne

1969: Divorce. Epouse le producteur de théâtre Hillard Elkins. Brille dans Ibsen, Tennessee Williams

1976: Divorce. Se lie à Philip Roth, l’épouse, amours rompues en 1995, qu’elle raconte avec fracas dans Leaving A Doll’s House

1979: Tourne pour la télé des adaptations de Shakespeare ou Cartland, avec Derek Jacobi, Laurence Olivier, Hugh Grant etc

1987: Sammy et Rosie get laid, de S. Frears

1989: Crimes et délits, de W. Allen, qu’elle retrouve sur Mighty Aphrodite

2010: Queen Mary dans Le discours d’un roi

Au vif du sujet

J’aime… «Les vies parallèles qu’offrent le théâtre et le cinéma. Oh, qu’est-ce que j’aime dans la vie? J’aime… aimer, j’ai adoré chaque instant où j’ai été amoureuse. Je suis aussi très sensible à l’affection, les petites et les grandes, ma mère, ma fille. Je suis vieille désormais. Avec le recul, je peux dire avoir beaucoup travaillé. Mais j’aime cette créativité dans laquelle je baigne depuis toujours. J’ai eu la chance de ne pas avoir été trop rudoyée, bousculée, même si sur scène plus qu’au cinéma, il s’agissait toujours d’intenses expériences émotionnelles.»

Je n’aime pas… «la violence, surtout quand elle frappe des enfants, ces réfugiés par exemple, en Europe. Moi, à 9 ans, j’ai deviné qu’un monstrueux événement se préparait. En 41, nous avons pris le bateau pour l’Amérique pour fuir le Blitz. Il n’y avait rien d’excitant là-dedans. Juive, je porte en moi le poids de la tragédie, comme j’ai appris à respecter et à protéger l’esprit humain. Ces sensations compliquées finissent par se décanter en vous et à définir votre personnalité, tout simplement. Et pourtant, le monde n’arrivera jamais à se mettre en ordre, n’est-ce pas?»

L’ex-enfant pauvre aimait tant manger

Si la nourriture était souvent présente dans ses films, elle tenait aussi une belle part dans la vie privée du maître.

Il y a bien sûr la danse des petits pains ou le repas de chaussure bouillie de La ruée vers l’or, mais pas seulement. Dans les 81 films de Chaplin, la nourriture ou la table est rarement absente. Dans ses courts-métrages, Charlot joue le Garçon de café, le Mitron, le voleur de hot-dogs, aspire sa soupe dans Le comte, sort un œuf d’un poulet rôti dans Charlot patine, nourrit des enfants presque en batterie dans Le policeman et tant d’autres. Il se fait gaver par une machine dans Les temps modernes, remplace la pomme de Guillaume Tell par une banane dans Le cirque, son Dictateur a un goût coupable pour les fraises, par exemple. Chez Chaplin, les aliments deviennent acteurs burlesques ou tragiques.

69e anniversaire
Facétieux, Charlie Chaplin, face à Oona, joue avec le gâteau de son 69e anniversaire à Corsier. Image: ASL

Une fois à Corsier, Charlie Chaplin aimait y manger une nourriture simple et goûteuse. Bien sûr, Pierre Smolik raconte dans Chaplin après Charlot les réceptions où le caviar était servi à la louche. Une largesse rendue possible grâce au fait que le réalisateur percevait les droits russes en nature. En Suisse, le cinéaste aimait l’abondance que lui offraient le Manoir et sa ferme. Mais il appréciait aussi les bonnes tables de la région. Sa première visite en Suisse fut pour la Pomme de Pin, dans la Cité lausannoise, selon notre confrère de la Feuille d’avis de Lausanne Jean-Pierre Macdonald. En décembre 1952, il y entre sans façon pour y déguster le poulet aux morilles, spécialité de la maison.

Il avait ses adresses dans la région, à commencer par le Restaurant de la Place, à Corsier, qui aujourd’hui encore lui rend hommage dans ses murs. A Vevey, Le Raisin où il aimait se rendre a disparu, remplacé, ironie de l’histoire, par la croissanterie Le Charlot. Mais Les Trois Sifflets, dont il appréciait le caractère rustique et tellement suisse, sert toujours de belles fondues au son du cantique suisse. Pour la star hollywoodienne, pouvoir descendre à pied manger au restaurant était un luxe sans pareil, même s’il devait parfois répondre à quelques admirateurs.

Le poulet de l’Onde

Sinon, Charlie Chaplin montait manger Chez Chibrac, au Mont-Pèlerin. L’hostellerie vient de fermer et vendra dimanche prochain son matériel aux enchères. Mais il aimait surtout l’Auberge de l’Onde, à Saint-Saphorin. Il y réservait régulièrement une table, toujours la même paraît-il, et toujours le dimanche à 18h45. Dans son assiette, les cuisses de grenouille à la provençale ou le poulet à l’estragon. Si le second est toujours à la carte, les batraciens, eux, ont disparu.

Sinon, il restait bien sûr à Charlot le goût des plats anglais de son enfance, des breakfasts, des welsh rarebit, de la tourte de bœuf. Mais le garçon était curieux de toutes les nourritures, comme le rappelle Claire Dixsaut dans A table avec Charlie Chaplin (Ed. Agnès Viénot), où elle donne 60 recettes inspirées de sa filmographie ou de sa vie. Comme ces fettucine Alfredo (recette ci-contre), ramenés de Rome par ses amis Douglas Fairbanks et Mary Pickford.

Fettucine Alfredo

Fettucine

Pour quatre

  • 400 g de fettucine fraîches
  • 200 g de beurre froid
  • 150 g de parmesan râpé
  • 50 g de pecorino vieux râpé
  • poivre
  • Coupez le beurre en gros dés.
  • Faites bouillir une grosse casserole d’eau non salée.
  • Quand elle bout, plongez-y les fettucine et une grande assiette plate.
  • Cuisez 4 minutes en remuant de temps en temps.
  • Retirez l’assiette, posez le beurre dessus.
  • Egouttez les pâtes en conservant 2 cs d’eau de cuisson.
  • Versez les pâtes sur le beurre, ajoutez l’eau de cuisson et mélangez bien.
  • Mettez dans un plat avec le fromage et remuez avec des couverts à salade.
  • Poivrez à volonté.

Il a fustigé les injustices de son siècle en les brocardant

Fulgurante ascension d’un «kid» londonien en haillons vers une gloire qui demeure universelle.

Le 7 février 1914, l’Europe se croyait en paix et avait encore le cœur à rire, notamment en lisant les Aventures des Pieds Nickelés, publiées en France par la revue L’Epatant. Tandis qu’au cinématographe surgissait, dans une séquence de course automobile, un acteur déguenillé et dégingandé qui semait la zizanie en faisant virevolter sa pèlerine élimée, tout en encaissant des raclées monumentales. Ce film muet, qui avait pour titre Charlot est content de lui, fut le premier où Charlie Chaplin apparaissait en personne et qui eut un succès à l’échelle mondiale. Il avait alors 25 ans.

C’est alors qu’on commença à s’intéresser au passé de ce jeune Britannique qui, un an plus tôt, avait su imposer aux cerbères des studios de Los Angeles une silhouette jugée insolite, voire impossible aux aurores du 7e Art: Il s’en souviendra en 1975, deux jours avant sa mort un jour de Noël à Corsier-sur-Vevey: «Je voulais que tout fût une contradiction: le pantalon ample, la veste étriquée, le chapeau étroit et les chaussures larges. J’ai ajouté une petite moustache qui, selon moi, me vieillirait sans expression.» Il venait d’être adoubé par la reine Elisabeth II chevalier commandeur de l’Ordre britannique, et la petite touffe noire qu’il avait jadis exhibée sous son nez avait été rasée depuis longtemps. Elle avait d’abord été un accessoire théâtral, un appendice symbolique perceptible par les spectateurs de dernière rangée. Il eut la subtilité de conserver le pileux emblème durant sa carrière cinématographique, car ça lui permettait de polariser les regards sur un jeu de mimique spontané d’apparence, mais très étudié. En 1940, sa moustache étrécie coïncidant par sa ressemblance avec celle du nouveau maître de l’Allemagne, Adolf Hitler, il en profita pour ridiculiser ce dernier dans un long-métrage, Le dictateur, qui marquera l’histoire du cinéma dans ses rapports avec les actualités (lire encadré). Ce film de Chaplin plut infiniment, on s’en doutait, à un autre autocrate sanglant de l’ époque, à moustache plus avantageuse: Joseph Staline adorait, paraît-il les films de Charlot, autant que westerns avec John Wayne…

Charlie Chaplin et Winston Churchill
Charlie Chaplin, en compagnie du premier ministre Winston Churchill, en 1931, lors du tournage du film des Lumières de la ville. © Roy Export Company Establishment

Envers son illustre compatriote Lord Winston Churchill, il eut des sentiments, on s’en doute, plus bienveillants. Les deux hommes eurent l’occasion de se rencontrer plusieurs fois entre 1929 et 1956, en privé ou sur des lieux de tournage. Le premier ministre le qualifiait de «comédien merveilleux, bolchevique en politique, délicieux en conversation. «Chaplin eut de plus brèves relations avec d’autres personnalités politiques: le premier ministre indien Nehru, le Mahatma Gandhi, le Chinois Chou-en-Lai, lors d’une conférence à Genève en 1954, etc. Dire que 50 ans plus tôt, il n’était qu’un enfant de rue…

Né 11 ans avant le cap du XXe siècle, le 16 avril 1889, probablement à East-Street, au sud de Londres, Charles Spencer Chaplin eut pour parents des artistes de music-hall miséreux et malades: son père mourut d’une cirrhose à 38 ans, sa mère fut longtemps internée pour des troubles psychiques imputables à la malnutrition, peut-être aussi à la syphilis. Très tôt livré à lui-même, il conjura son sort en se faisant dès son enfance jongleur, danseur, amuseur public, en découvrant, déjà dans le cloaque de son quartier natal de Walworth, des astuces et filons qui le mèneront au show-business en usage dans des théâtres anglais prestigieux. Et jusqu’aux Amériques pour y entamer la carrière cinématographique qu’on sait. Son biographe David Robinson la définira comme «le plus spectaculaire de tous les récits jamais racontés sur l’ascension de haillons aux richesses». En hommage à ses premières souffrances enfantines, il créera en 1921, The Kid, son premier long-métrage, considéré par d’aucuns comme un mariage réussi «entre le rire et la grande émotion». Certains analystes y liront une peinture accablante des injustices sociales, donc un engagement politique.

Hitler a visionné «Le dictateur»

Réalisé en 1940, Le dictateur est un film est ouvertement inspiré par le régime nazi instauré 7 ans plus tôt par Adolf Hitler. Sous le nom Adenoid Hynkel, maître de la Tomanie, il y est incarné par Chaplin lui-même. Le scénario laisse entendre la possibilité d’une nouvelle guerre en Europe en même temps qu’il rappelle la brutalité du régime nazi. Dans ses discours, Hynkel s’exprime dans un anglais mâtiné d’un baragouin aux sonorités agressives qui rappelle l’allemand.

Film Le Dictateur

Tout naturellement, le film fut interdit en Allemagne et dans tous les pays sous la botte de Hitler. Pourtant celui-ci, qui adore les films de Charlot va, en secret, faire acheter, via le Portugal, une copie du Dictateur qu’il se fera projeter chez lui. Selon plusieurs témoins oculaires retrouvés par les historiens, Hitler aurait même vu le film à deux reprises

Un siècle d’histoire dans les films de Chaplin

Dans d’autres films, il décriera en filigrane d’autres injustices: Les temps modernes, qu’il présenta euphémiquement en 1936 comme «une satire de certaines situations industrielles», fut reçue aux Etats-Unis comme une scandaleuse critique du capitalisme. L’exploitation des ouvriers y était caricaturée avec une exagération parodique, que les patrons des grandes entreprises étasusiennes ne comprirent pas. Ils le soupçonnèrent même d’être un cryptocommuniste, parce qu’il osa converser quelques minutes, en 1956, à Londres avec Nikita Khrouchthcev, qui régnait alors sur la défunte URSS. Le climat étasunien lui devenant néfaste, Charlie Chaplin remis le cap sur un Vieux-Continent où son humour était mieux compris.

Il y trouva des interlocuteurs de grande envergure, issus comme lui du monde des arts: Maria Callas, Herbert von Karajan, Coco Chanel, Joan Collins, Somerset Maugham, Truman Capote, Charles Trenet, Georges Simenon, etc.

Il eut un jour, avec Albert Einstein, ce charmant échange de compliments:
- Ce que j’admire le plus dans votre art, fit le savant à l’acteur, c’est son universalité. Vous ne dites pas un mot, et pourtant le monde entier vous comprend
— C’est vrai, répondit Chaplin. Mais votre gloire est plus grande encore: le monde entier vous admire, alors que personne ne vous comprend.»

Chaplin de A à Z

Un abécédaire pour décrypter l’œuvre et de la vie du petit Londonien devenu star à Hollywood, entre clés de lecture et anecdotes.

Une vie à cheval sur deux continents, de l’enfance miséreuse à Londres suivie des premiers pas sur les scènes de music-hall jusqu’à la retraite en Suisse. En passant, bien sûr, par l’usine à rêves de Hollywood. Plus de quatre-vingts films réalisés. Un succès fulgurant qui a permis à l’artiste de négocier très tôt des salaires faramineux. Sans oublier quelques mariages, autant de scandales et une ribambelle d’enfants. Depuis 1914 et la première apparition de Charlot, l’existence comme l’œuvre de Charlie Chaplin croisent grande et petite histoire, alimentent les pages people des magazines, inspirent des générations d’artistes ou nourrissent les recherches d’érudits. Petit tour d’horizon d’un parcours extraordinaire en 26 entrées, autant de clés de lecture ou anecdotes qui traversent cinquante ans de carrière artistique et 88 ans d’une vie incroyable.

A comme auteur

Bien qu’il ait cherché toute sa vie à faire reconnaître ses talents de cinéaste, Chaplin fut, pourtant, parmi les premiers «auteurs» reconnus de l’histoire du cinéma. De la comédie au mélodrame, il n’a eu de cesse de faire la synthèse d’un langage cinématographique encore en élaboration, jouant parfois même les précurseurs. Comédien-acrobate-vedette-scénariste-réalisateur-producteur-monteur-compositeur-distributeur, à Hollywood, le petit Londonien a su très vite s’imposer et conquérir son autonomie. Quelques semaines après son arrivée, il exigeait carte blanche de Mack Senett, son premier réalisateur en Californie. Tout au long de sa carrière, l’artiste (très directif et exigeant avec ses comédiens) a défendu un contrôle total sur ses créations. Image: Roy Export SAS Print Suitable

B comme balle

Le 16 avril 1889 à Londres, Charles Spencer Chaplin est né d’une artiste de music-hall en galère et d’un chanteur populaire porté sur la bouteille. A cinq ans, il monte sur les planches pour remplacer sa mère souffrante. A dix, il rejoint une troupe de danseurs grâce à son père. L’enfant de la balle souhaite par contre devenir acteur de comédie. Il quitte l’école à 13 ans et vit de petits jobs. Dès 14 ans, il décroche des rôles toujours plus importants. Et quatre ans plus tard, son frère cadet, Sydney, le pistonne pour intégrer comme pantomime la troupe de music-hall de Fred Karno, considéré comme l’inventeur des gags de tarte à la crème. Dans cet univers dédié au burlesque, Chaplin mûrit son art. Avec cette troupe, il s’en ira à deux reprises aux Etats-Unis. C’est lors de la seconde tournée qu’on lui propose de remplacer la vedette du studio Keystone. Image: Taschen

C comme Charlot

Le créateur est devenu indissociable de sa marionnette. Sa silhouette de clown à la démarche «de canard» est universelle depuis qu’il a semé pour la première fois la pagaille sur grand écran le 7 février 1914. En créant Charlot, son vagabond gentleman plein de malice et à l’âme d’enfant, Chaplin s’amuse à détourner les codes sociaux et à scruter l’humanité, jouant de l’animalité et des émotions. Charlot est muet. Il a été créé quand le cinéma n’était pas encore sonore. Le public n’a entendu qu’une seule fois sa voix: dans Les Temps modernes, il chantonne. Pourtant pas toujours sympathique, à ses débuts, le personnage a conquis le public en quelques semaines seulement. Quand Chaplin réalise enfin ses propres films, son héros devient plus humain. Pompier, garçon de banque, dentiste, peintre, cambrioleur… au fil de la soixantaine de films dans lesquels il apparaît, il se retrouvera dans toutes sortes d’univers exploités pour imaginer farces et gags. Généreux avec les faibles mais retors avec ses adversaires, le personnage de Charlot, devenu un nom commun en français, lutte contre un monde hostile. Avec acharnement autant qu’avec maladresse. Image: From the archives of Roy Export Company Establishment

D comme danse

Jusqu’à la fin de sa vie pour amuser la galerie, Charlie Chaplin a rejoué le célèbre numéro de la «danse des petits pains» que réalise Charlot dans La Ruée vers l’or (1925). Avec deux fourchettes plantées dans les miches, il joue des «jambes» et créé un miniballet devenu un numéro d’anthologie. Sous les feux, Charlot a, bien plus tard, inspiré de vrais ballets aux chorégraphes Roland Petit et Maurice Béjart. Image: Roy Export S.A.S

E comme exil

Une fuite devenue exil forcé. Chaplin sera l’une des principales victimes de la chasse aux sorcières lancée en pleine guerre froide par McCarthy contre les artistes suspectés de communisme. Critiqué pour ses engagements idéologiques humanistes et sa vie souvent jugée dissolue, il est en délicatesse avec la presse et les milieux politiques. Le 17 septembre 1952, il embarque sur le Queen Elisabeth avec femme et enfants en direction l’Europe, à l’occasion de la première prévue à Londres du film Les feux de la rampe. En pleine mer, il apprend que l’attorney general des Etats-Unis vient d’annuler son visa de retour. S’il revient aux USA, il sera arrêté. A la fin de l’année, les vacances d’hiver passées en Suisse deviendront en long exil. Les Chaplin sont tombé sous le charme du Léman. En quelques jours, ils achètent le Manoir de Ban à Corsier-sur-Vevey. Commencent alors les grandes manœuvres pour rapatrier biens et avoirs restés aux USA. Image: Odile Meylan

F comme femmes

Star planétaire, séducteur et joli garçon, Chaplin succombaient facilement aux charmes féminins. Hormis ses nombreuses liaisons, il s’est marié quatre fois: avec Mildred Harris (1918-1920) avec qui il a eu un enfant, avec Lita Grey (1924-1927, 2 enfants), avec Paulette Goddard (1936-1942) puis, en 1943, avec celle qui fut finalement la femme de sa vie: Oona O’Neill, mère de ses huit derniers enfants. Image: Edipresse

G comme Goliath

Pour le Chaplin-mime-réalisateur, le corps est essentiel. C’est lui qui dictera mouvements de caméras et choix de cadrage, à travers une mise en scène entièrement au service de l’histoire mais surtout de son chétif Charlot, dont les gags et les combats avec plus fort que lui déclenchent l’hilarité des foules. Pour favoriser l’empathie des spectateurs et l’adhésion des masses à son personnage, le comédien qui ne mesurait qu’un mètre 63 l’a systématiquement mis face à des adversaires beaucoup plus grands que lui, s’entourant de comparses de tailles démesurées pour incarner ces Goliath, du policier qui donne du fil à retordre au vagabond au colosse agressif. Image: Roy Export Company Establishment

H comme humour noir

Acrobaties, courses-poursuites, jeux de jambe et facéties enfantines ne sont pas les seuls ressorts burlesques qui ont rendu célèbre Charlot le malicieux. Les origines britanniques de Chaplin ont grandement influencé son humour, toujours sur le fil du rasoir entre comédie et tragédie. Infirme maltraité, manant battu au fouet… Dans sa volonté de pointer le ridicule et les bas instincts, il a souvent distillé de l’humour noir ou grinçant dans ses films. Car, il le sait, rien de tel que le rire ou la compassion pour désamorcer la tristesse et révéler grotesque comme absurde. Image: Taschen

I comme icône

Jamais quelqu’un n’a été adulé aussi rapidement que Chaplin. Dès 1914, le mythe est né. Chaque nouveau court-métrage envoyé semaine après semaine à travers les cinémas du monde entier augmente la renommée de son avatar qui devient héros de bandes dessinées, se trouve décliné en poupées, alimente livres, presse et chansons. En 1915, déjà, les intellectuels européens font l’éloge du clown. Artistes surréalistes, Dada, avant-gardistes… beaucoup s’empareront du créateur qui, tout au long de sa vie, sera reçu partout dans le monde comme un véritable chef d’Etat. Image: Keystone

J comme jambes

L’un des tics les plus connus de Charlot est un numéro appelé Dick Turpin. Le comédien l’a travaillé bien avant d’arriver à Hollywood. En 1906, dans une scène de poursuite autour de la scène du Case’s Court Circus à Londres, Charlie devait échapper à ses poursuivants en négociant des virages très serrés. Il lui a fallu des heures de répétition pour développer et trouver le jeu de jambes qui consiste, au moment de tourner, à sauter d’un pied sur l’autre avant de reprendre sa course. Image: Taschen

K comme Kid

Premier long-métrage de Chaplin, The Kid, sorti en 1921, est considéré comme l’un des plus grands films du cinéma muet. Triomphe immédiat pour cette comédie dramatique dans laquelle Charlot recueille un enfant abandonné et partage pour la seule fois le haut de l’affiche, en duo avec le petit Jackie Coogan qui fera fondre la planète entière. Image: Keystone

L comme Lord

Le 4 mars 1975, Charlie Chaplin devient Lord. C’est la reine Elizabeth II qui le nomme chevalier. Elle aurait corrigé les hésitations de la reine Mary, l’épouse du roi Georges V qui avait auparavant refusé d’ennoblir le comédien, poursuivi par la presse à scandale et critiqué pour son manque d’engagement durant 14-18. Image: Wikimedia Commons

M comme muet

Charlie Chaplin a toujours eu de la peine à adapter son style au cinéma parlant. Il faudra attendre 1940 et Le Dictateur pour qu’il accepte de suivre l’évolution technologique lancée avec Le chanteur de jazz en 1927. Son Charlot est muet. Tout son cinéma repose sur l’art universel de la pantomime. Longtemps, il se contentera de simplement sonoriser ses longs-métrages, avec musique et bruitages. En 1931 pour Les lumières de la ville, celui qui prédit une fin prochaine pour une révolution pourtant bien en marche s’amuse de la nouvelle mode en couvrant, dans une scène de manifestation officielle, le discours d’un maire d’un brouhaha incompréhensible. Il en est convaincu, l’image suffit à raconter des histoires. Pour Les Temps modernes (1936), il fera des essais non concluants avec des dialogues et finira par se contenter d’un gros travail d’illustration sonore et musicale. Quand il se décide de passer au parlant, avec Le Dictateur, c’est toute sa manière de travailler qui s’en trouve chamboulée: Chaplin le perfectionniste avait toujours créé ses films à force de longues improvisations effectuées au moment du tournage au gré de son humeur et son inspiration afin de trouver le meilleur gag, de faire émerger l’énergie propre à chaque scène et même de réfléchir à l’histoire en cours de développement. Désormais, il sera obligé d’écrire des scénarios précis. Ironie de l’histoire, le discours enflammé du tyran Hynkel dans le film de 1940 – scène mémorable qui a, depuis, inspiré des générations d’artistes – a été quant à elle totalement improvisée. Image: Keystone

N comme noir et blanc

Si les cinq derniers films de Chaplin sont des films parlants, il n’a, par contre, tourné qu’un seul film en couleurs: La Comtesse de Hongkong en 1967. Tous ses autres longs-métrages ont été tournés au format 35 mm en noir et blanc. Image: Keystone

O comme Oona

La vie sentimentale de Chaplin est parsemée d’échecs, jusqu’à sa rencontre en 1942 avec la jeune Oona O’Neill, de trente-six ans sa cadette. La fille du dramaturge américain Eugene O’Neill a 17 ans quand elle vient se présenter au cinéaste pour un rôle. Il en a 53. Coup de foudre immédiat. Encore une fois, le scandale bat son plein. La différence d’âge fâche, d’ailleurs, le père qui reniera sa fille. Qu’à cela ne tienne, l’amour est fusionnel. Oona met un terme à sa carrière de comédienne. Jusqu’à sa mort en 1977, Chaplin pourra compter sur le dévouement de cette alliée avec qui il aura huit enfants. Oona décède le 27 septembre 1991 des suites d’un cancer du pancréas, à 66 ans. Le couple est enterré à Corsier-sur-Vevey. Image: Roy Export Archives

P comme pantomime

Charlie Chaplin excellait dans l’art théâtral le plus ancien du monde, la pantomime qui repose entièrement sur le geste et les attitudes. C’était la base fondamentale du burlesque qu’il a développé avec son personnage muet. Une technique acquise dès son plus jeune âge sur les scènes londoniennes et pratiqué, à Hollywood, par d’autres stars du cinéma muet comme Buster Keaton ou Harold Lloyd. Pour mettre au point ses numéros, Chaplin pouvait passer des jours à chercher le bon mouvement. Le mime Marceau, né en 1923, a toujours reconnu l’influence de Chaplin. Michael Jackson a également puisé l’inspiration pour son moonwalk chez Charlot. Image: Keystone

Q comme quartier

D’East Lane dans Walworth, le quartier populaire où il a vu le jour à Londres, à Easy Street, qui inspira le court-métrage éponyme en 1917, la vie de Chaplin pourrait se résumer à ses deux rues, avant qu’il ne vienne s’installer en Suisse. Les créateurs du musée Chaplin’s World à Corsier ont, d’ailleurs, développé l’exposition principale autour de ces deux lieux. Le premier pour faire revivre l’enfance de Chaplin, dans un quartier où, l’a-t-il dit, seuls les légumes disposés sur les étals des maraîchers et les bus scolaires amenaient des touches de couleurs dans un monde fait de misère et pauvreté. La seconde, imaginaire, pour plonger le public dans des décors souvent réutilisés au gré des films réalisés à Hollywood. Image: Roy Export Company Establishment

R comme regard caméra

Une des clés de la connivence tissée entre Chaplin et ses spectateurs réside dans l’usage fréquent que le comédien a fait du regard caméra. Reliquat du dispositif propre au music-hall, avec des artistes qui jouaient face à la salle, cette figure a petit à petit été honnie au cinéma. Pour favoriser le pouvoir suggestif du septième art, le public ne doit pas avoir conscience que le spectacle est joué par des comédiens en chair et en os. Seule l’histoire et les personnages comptent. Révéler le dispositif de tournage, c’est briser l’illusion fictionnelle. Qu’à cela ne tienne, Chaplin veut par tous les moyens séduire son public et n’hésite pas à lui donner l’impression qu’il le fait toujours entrer dans la confidence. Tout au long de sa filmographie, il a donc régulièrement outrepassé les règles. Frontalement dans de nombreux courts-métrages, plus subtilement dans des scènes comme les dernières minutes des Lumières de la ville , lorsque Charlot comprend qu’il ne pourra sans doute par reconquérir sa Belle. Dans la scène du discours du Dictateur , il ira même plus loin. En regardant le spectateur droit dans les yeux, Chaplin veut clairement renforcer sa dénonciation des barbaries des extrémistes. Image: Roy Export Archives

S comme scandales

En devenant la star la plus adulée au monde, Charlie Chaplin a très tôt subi le revers de la médaille du succès: sa vie privée et professionnelle s’est retrouvée dans le collimateur d’une presse à sensation qui n’a jamais hésité à faire ses choux gras de ses moindres incartades. Liaisons, divorces, problèmes avec le fisc, procès en paternité, contrats mirobolants, critiques politiques, tensions sur un tournage… l’acharnement des journalistes était constant. Le public était avide de ragots et la liste des scandales est trop longue pour être résumée ici. Il faut reconnaître que l’homme, bon vivant, n’était pas un ange, non plus. En 1926, c’est son divorce avec Lita Grey, par exemple, qui agite les médias. Fâchée des écarts de son mari, la seconde épouse de Chaplin finit par demander le divorce. L’acte d’accusation étale sur plus de 50 pages reproches et détails impudiques. Connu sous le nom des Plaintes de Lita, ce document s’échangera sous le manteau et deviendra même un «best-seller», a rappelé Pierre Smolik dans son ouvrage Chaplin après Charlot, dédié aux années passées par l’artiste en Suisse. En 1943, c’est la longue procédure lancée par une certaine Joan Barry qui sera montée en épingle. La jeune femme, instable mentalement, prétend attendre un enfant du comédien. Malgré des tests sanguins négatifs, Chaplin fut condamné à verser une pension à sa fille Carol Ann. Jusqu’à la fin de sa vie, les moindres faits et gestes de Chaplin donnaient lieu à des conjectures et rumeurs. Jusqu’au pathétique fait-divers qui a entouré la mort de l’artiste: le vol de son cercueil par deux maîtres chanteurs amateurs. Espérant une récompense, ils avaient subtilisé la dépouille de Chaplin qui fut finalement retrouvée par la police à une vingtaine de kilomètres de Corsier. Image: ASL

T comme troupe

Si Charlie Chaplin a bâti sa carrière à force de perfectionnisme et de contrôle absolu de son œuvre, il s’est toujours créé des familles artistiques. Est-ce parce que le petit Londonien a souffert de se retrouver très jeune à l’orphelinat avec son demi-frère Sydney, lorsque sa mère a été internée dans un asile d’aliénés? L’enfant de la balle devenu star n’oubliera surtout jamais que c’est au sein des troupes de music-hall anglais (dont celle de Fred Karno à gauche sur la photo) qu’il a développé son talent. A Hollywood lorsqu’il quitte le studio Keystone et passe chez Essanay, fin 1914, Chaplin crée immédiatement sa première équipe de fidèles. A l’époque, les producteurs engageaient comédiens et techniciens à plein-temps afin de pouvoir tourner les films à la chaîne. Edna Purviance, avec qui il tourna 35 films, fut sa première actrice attitrée. Eric Campbell son premier «molosse». Le début d’une longue liste de collaborateurs. Image: Wikimedia Commons

U comme United Artists

Afin de gagner en indépendance et de contrebalancer le pouvoir des grands studios de cinéma (qui engrangeaient des bénéfices sur le dos des artistes), Charlie Chaplin s’est associé avec Douglas Fairbanks, Mary Pickford et D. W. Griffith pour fonder en 1919 la société de distribution United Artists (UA) qui deviendra plus tard un vrai studio de production. Avec ses partenaires, Chaplin représente plus de la moitié du box-office mondial. UA a constitué la première compagnie cinématographique indépendante. Chaplin revendit ses dernières actions en 1955. La société a beaucoup évolué au fil de son histoire, avant de devenir MGM/UA dans les années 1980. Image: Roy Export Company Establishment

V comme vagabond

Clown marginal, Charlot – surnommé The Tramp (le vagabond), en anglais – est en permanence rejeté par les humains comme par les objets. S’il n’y avait qu’une seule image à retenir du vagabond gentleman, c’est sans doute celle qui clôt de nombreux films: Charlot s’en allant, seul et de dos, sur la route. L’unique fois où il sera accompagné, c’est à la fin des Temps Modernes (1936). Avec ce long-métrage, Chaplin a pris congé de sa marionnette qui n’apparaîtra plus dans les films suivants. Lorsqu’il le remonte en 1941, il décide alors de remplacer le plan final qui montrait initialement un baiser. C’est main dans la main avec Georgia Hale que Charlot «fait ses adieux». Le public peut être rassuré: le vagabond n’est plus tout seul. Image: Roy Export Company Establishment

W comme world

«I’m a patriot to humanity as a whole (…) I’m a citizen of the World» («Je suis un patriote de l’humanité toute entière (…) Je suis un citoyen du monde»), répliquera avec sarcasme Chaplin pour prouver qu’il ne dépend d’aucune idéologie. Dans le viseur du FBI en pleine chasse aux sorcières maccarthyste, on lui reproche de n’avoir jamais demandé la nationalité américaine, preuve supplémentaire de ses hypothétiques accointances avec les communistes. S’il n’a jamais caché ses obédiences à gauche et sa volonté de défendre faibles et opprimés, Charlie Chaplin s’est surtout engagé artistiquement à travers ses créations, osant lancer de véritables satyres contre la société de consommation de masse, le travail à la chaîne et les régimes politiques dictatoriaux et fascistes. Ce sont ces critiques qui lui ont valu de figurer sur la liste noire qui circulait à Hollywood. Image: Roy Export S.A.S

X comme X

Face à la montée du fascisme en Europe, Chaplin s’engage avec Le Dictateur (1940), film dans lequel il dénonce le péril qui pèse sur la démocratie, l’humanité et, en particulier, sur les communautés juives d’Europe. Il s’inspire du nazisme et de son leader Hitler, même s’il veille à ne laisser apparaître la moindre croix gammée à l’écran. Celle-ci a été remplacée par une double croix, deux X qui, en anglais, renvoient aux notions de traîtrise et trahison. Ce film n’est pas étranger aux accusations de communisme dont Chaplin a fait l’objet. Il a aussi constitué un pied de nez à la rumeur qui l’a poursuivi toute son existence. A plusieurs reprises, on a prétendu qu’il était le fils d’artistes juifs. L’artiste a toujours délibérément entretenu la légende; réfuter la rumeur revenait à faire le jeu des antisémites. Dans les années 1950, les services secrets britanniques vont jusqu’à lancer une enquête pour clarifier ses origines. En réalité, celles-ci seraient plutôt à chercher du côté d’un chromosome d’origine gitane, du côté de sa grand-mère maternelle. Image: Keystone

Y comme Yves

C’est à la suite d’une rencontre fortuite avec le cinéaste à Lausanne, qu’Yves Debraine, décédé en 2011, est presque devenu, à 27 ans, le photographe attitré de la famille Chaplin en Suisse. Pendant des années, il a signé de nombreux reportages sur la vedette ainsi que les cartes de vœux où Charlie et Oona posaient avec leurs enfants. Image: Yves Debraine / Roy Export Company Establishment

Z comme zéros

Sans doute parce qu’il en a manqué, enfant, Chaplin a eu toute sa vie un rapport particulier avec l’argent. Quand il est devenu son propre producteur, il a à plusieurs reprises risqué toute sa fortune pour réaliser ses films comme il l’entendait. Et si l’histoire du cinéma retient le génie avec lequel il a réussi à créer une œuvre aujourd’hui universelle, ses talents de négociateur ne doivent pas être oubliés. Plus que n’importe qui avant lui, il a réussi à décrocher des contrats qui alignaient toujours plus de zéros. A tel point qu’en 1916 déjà, il deviendra l’acteur le mieux payé au monde. A son arrivée à la Keystone en 1913, il touche 150 dollars par semaine, soit près de 7000 dollars aujourd’hui. En passant chez Essanay en décembre 1914, son salaire hebdomadaire grimpe à 1250 dollars. Deux ans plus tard, à l’âge de 26 ans, c’est avec la Mutual Film Corporation, où une filiale fut même créée pour lui, qu’il négocie un contrat à 10’000 dollars par semaine ainsi qu’une prime de 150’000 dollars à la signature. En juin 1917, c’est la First National qui accepte de lui verser 1 million pour la réalisation de huit courts-métrages. Il deviendra, ensuite, son propre producteur. Image:

A présent, à vous de jouer. Testez-vos connaissances sur le vagabond devenu “châtelain” avec notre quiz en cliquant ici

«Chaplin détesterait se savoir si observé»

Paul Duncan signe le monumental «Charlie Chaplin Archives» qui attrape le génie au vol. Une longue traque.

Avec un humour classieux très british, Paul Duncan se défend d’être un expert. «Je reste avant tout un fan», explique le Britannique, pourtant auteur d’une cinquantaine d’ouvrages encyclopédiques, de James Bond à Stanley Kubrick. Désormais attaché aux éditions Taschen, conseiller artistique de Chaplin’s World, cet historien de terrain a voué les huit dernières années au légendaire vagabond pour établir The Charlie Chaplin Archives.

Quel lien avez-vous avec Chaplin?

A 14 ans, mon père, aîné de sept enfants, a dû subvenir aux besoins de sa famille à Dublin. Sa mère était décédée, son père en dépression profonde. Mais dans cette désolation, il y avait les films de Chaplin. Ça le touchait, disait-il, parce qu’ils causent beaucoup de nourriture, comment s’en procurer, l’avaler avant qu’un autre ne s’en empare. L’humour pouvait y contrer l’adversité. Il avait conçu une vraie passion pour Charlot, qu’il imitait admirablement, la gestuelle des mains, du corps. Il connaissait chaque séquence par cœur, et j’ai grandi là-dedans. Du coup, je lui ai dédié ce livre.

Comment innover sur un tel sujet?

J’ai voulu rompre avec le modèle de la biographie écrite au passé, trop prévisible à mon goût. Une approche qui d’ailleurs, colle avec la vie de Chaplin. Il ne semble jamais savoir ce qui va arriver dans la minute! Je voulais reproduire cette spontanéité, j’ai donc mis en dialogue les textes d’époque et mes annotations. Nous avions 150 carnets de Chaplin, 10’000 photos. Cette solide documentation s’augmente encore des commentaires de proches, amis, parents. Ces indications extérieures semblaient produire une dynamique intéressante pour cerner son «vrai moi».

Le making-of de l’ouvrage

Qu’apprendrait-il sur lui?

En fait, Chaplin observait les gens. Une manie héritée de sa mère qui matait les passants dans la rue et inventait des scénarios. Mr Smith achète son lunch à la boulangerie parce qu’il s’est disputé avec sa femme et qu’il a quitté la maison en vitesse, des trucs de ce genre. Il n’a jamais cessé de fonctionner ainsi, jusque dans ses voyages et fréquentations des célébrités du monde. Il intériorisait ces informations, les moulinait inconsciemment et en ressortait ses histoires de vie. Chaplin ne serait pas trop content de lire mon livre, lui qui se protégeait, détesterait se savoir ainsi observé, scruté! Même si cet homme si privé a parfois laissé quelques personnalités l’interviewer, Winston Churchill par exemple, parce qu’il les respectait énormément.

Chaplin vénérait l’éphémère et pourtant, tant d’archives demeurent. Paradoxe?

En fait, lui n’archivait rien. Il ne faut pas oublier qu’il a été une légende vivante, et par chance, ses proches ont sauvé des tas de papiers, coupures de presse, pièces légales, mémos etc. Sidney Chaplin, son demi-frère, cachait même certains documents pour que Charlie ne les voit pas! Lors du déménagement en Suisse, la masse de ces archives est enfin apparue en plein jour. Et là encore… Certaines secrétaires auraient voulu jeter cette paperasse à la poubelle. D’autres par bonheur, ont eu l’intuition de les garder.

Un comic strip relatant Une vie de chien (1918). Image: Taschen
Charlie Chaplin se maquille pour les prises de vue de La Ruée vers l’or. Image: Taschen
Esquisse pour Le Cirque (1928). Image: Taschen
Charlie Chaplin fait les yeux doux à Paulette Godard sur le tournage des Temps Modernes (1936). Image: Roy Export Company Establishment / TASCHEN
Le professeur Spittenkoff fait une démonstration à Hynkel de sa nouvelle invention: un dirigeable gonflable personnel. C’est J. Russel Spencer, le directeur artistique du Dictateur, qui a fait cette aquarelle. Image: Taschen
Sous les traits de Monsieur Verdoux, Charlie Chaplin campe un meurtrier grotesque (1947). Image: Taschen
Pour son personnage Calvero des Feux de la rampe, Charlie Chaplin a étudié plusieurs accoutrements (1952). Image: Taschen

Pourquoi adorait-il l’écran blanc?

Parce qu’il était toujours tourné vers un nouveau projet, une nouvelle aventure. Comme souvent chez les créateurs, il pensait toujours à la prochaine étape. Comme pour tirer un trait sur le passé. Ce n’est qu’à la fin de sa vie qu’il a revisité son œuvre, et notamment, décidé des bandes son qui accompagneraient ses films muets. Ainsi les versions contemporaines sont vraiment celles qu’il a autorisées, voire composées dès 1931.

Ce perfectionnisme venait-il du désir forcené d’être compris?

Là encore, le contrôle maniaque semble courant chez les génies. Ils ne savent jamais s’arrêter, réécrivent leurs partitions, remontent leurs films. Bien sûr, Chaplin visait l’excellence. Au-delà, il était très conscient des révolutions traversées par l’outil cinématographique. Vingt ou trente ans après avoir réalisé un film, il le revoyait en tenant compte des changements de sensibilité. Ses enfants se souviennent même de séances au Manoir, dans les années 1960, où ils regardaient Le Kid avec leur père. Chaplin accompagnait le film au piano et s’arrêtait sans cesse pour expliquer une modification à apporter. Au point qu’ils n’arrivaient jamais à visionner le film jusqu’à la fin!

Le dictateur n’était-il pas un des rares à le satisfaire?

Oh, il changeait sans cesse de film préféré. Dans son esprit, les images continuaient à défiler, chaque scène fonctionnait d’une manière différente. Voyez d’ailleurs combien elles prennent une résonance particulière. Ainsi des Temps modernes sur la Chine contemporaine, ou Le Kid sur les migrants en Europe.

A-t-il réussi à vous surprendre?

Chaplin, je le connais très bien depuis l’enfance, mais j’ai été ému de découvrir la spontanéité décisive dans sa création. Une idée se développe dans une autre, et ce processus organique finit par éclipser l’impulsion de départ. Comme une fleur qui s’émancipe de son bourgeon. Il menait sa vie de la même manière émotionnelle. De là émergeait cette conscience si tactile qu’il avait du cinéma.

«Quand le cinéma aura disparu, il restera Chaplin»

Freddy Buache

A 87 ans, Freddy Buache, l’ex-directeur de la Cinémathèque donne ses trois must absolus d’une œuvre qu’il juge unique au monde.

1. Charlot soldat et Le dictateur

«Charlot soldat, dont il ne reste qu’une version coupée, date de 1915, me semble essentiel au vu du Dictateur, moyen métrage de 1940. Chaplin joue à chaque fois un militaire. Malgré la différence d’époque, la permanence de la réflexion de l’homme par rapport à la vie politique et à la société civile me frappe. Bien sûr, l’œuvre est amusante, burlesque, tout ce que vous voudrez. Mais au-delà, il y a bien plus. Tant pis s’il peut paraître banal de le dire, il s’agit d’un cinéaste qui pense, dont les films appellent sans cesse la réflexion. Voilà qui reste finalement assez rare.»

2. Les lumières de la ville

«Voilà un film qui représente assez bien le bonhomme, ce qu’il raconte du monde, la manière qu’il a aussi de s’en dégager. D’une manière constante, et c’est sa force, Chaplin ne cessera d’interroger son rapport à son environnement. Il l’affronte, s’y confronte, s’y oppose. Toute l’œuvre est tendue vers l’intellect. Dans quelques siècles, quand le cinéma aura disparu, il restera Chaplin, comme il reste Molière pour le théâtre français ou Shakespeare pour le théâtre anglo-saxon.»

3. Les temps modernes

«Le génie est complet chez ce type. Je me souviens de son arrivée en Suisse, j’avais lancé à La Nouvelle Revue où je travaillais, que nous avions parmi nous, dans le canton de Vaud, le plus grand réalisateur du monde, qu’il fallait le proposer comme Citoyen d’honneur. Mais le Grand Conseil a refusé sous prétexte que Monsieur Chaplin avait beaucoup d’argent! Or, Chaplin, c’est avant tout un vrai cinéaste, qui s’est fabriqué entièrement un personnage qu’il a amélioré, affiné, pour se rapprocher du public. Il suffit de revoir ces scènes des Temps modernes (1936)! Je m’étais débrouillé pour avoir à la Cinémathèque un de ses premiers films, daté de janvier 1915. Il y ébauche Charlot, la badine n’est pas encore là, on peut deviner ce qu’il deviendra. Dans Les temps modernes, jusque dans quelques rares films moins bons, c’est là que s’impose un vrai créateur de cinéma.»

Chaplin a pris la parole en musicien

Rétif au cinéma parlant, cet artiste complet a signé les compositions de toutes ses musiques de film et même accouché d’un tube, Smile, vénéré par Bambi.

Star ultime du cinéma muet, Charlie Chaplin n’est pas souvent associé à l’univers du son. Et pourtant, l’énergie immense qu’il a mise au service de la musique de ses films révèle encore une autre dimension de ce dilettante de génie, soucieux de maîtriser toutes les composantes de sa création. Ce fils d’artistes de music-hall, rompu aux chansons populaires de son enfance, a développé très tôt sa sensibilité à la mélodie et à ses pouvoirs d’évocation. «Ce soir-là j’entendis soudain un harmonica et une clarinette qui jouaient leur message étrangement harmonieux», déclarait-il en se rappelant une nuit londonienne de sa jeunesse. «J’ai appris plus tard qu’il s’agissait de The Honeysuckle and the Bee. Une telle émotion naissait que j’eus pour la première fois conscience de ce qu’était la mélodie. Ce fut mon premier éveil à la musique.»

Charlie Chaplin au violoncelle3
Charlie Chaplin au violoncelle pour La Ruée vers l’or. Image: Roy Export Company Establishment

Dès son âge le plus tendre, Chaplin tâta du piano, du violon et du violoncelle, une activité qu’il poursuivit avec acharnement. «Dès l’âge de 16 ans, je pratiquais de 4 à 6 heures par jours dans ma chambre à coucher. Chaque semaine, je prenais des cours d’un directeur de théâtre ou de quelqu’un qu’il me recommandait. J’avais de grandes ambitions pour devenir musicien de concert ou, si je devais échouer à y parvenir, à utiliser cette aptitude dans des sketches.» En 1910, Debussy ne se trompe pas: «Vous êtes d’instinct un musicien et un danseur.»

S’il abandonna rapidement ses prétentions à la virtuosité, il demeura toujours très porté sur les formidables potentialités de la musique dont il avait, à ses débuts dans le music-hall, pu observer l’emploi ingénieux dans la compagnie de Fred Karno. «Si par exemple les sketches de Karno se déroulaient dans un décor sordide (...), ils s’accompagnaient dans ce cas d’une très belle musique de boudoir, un air du XVIIIe siècle, très grandioso, en contrepoint satirique; je me suis beaucoup inspiré de monsieur Fred Karno.»

Le pionnier possédait une conscience limpide de la nécessité à éviter la redondance entre la musique et les images. Au contraire, il cherchait à trouver un contraste entre la drôlerie visuelle et une musique plus sentimentale. «Je ne voulais pas de concurrence, demandant seulement à la musique d’être un contrepoint de grâce et de charme.» Pour cette raison, il chercha au plus vite à contrôler la musique exécutée lors de la projection de ses films. D’abord en les sélectionnant lui-même, puis en passant à la composition, en se faisant aider par des arrangeurs capables de traduire ses fredonnements et ses indications minutieuses pour les transcrire sur partitions, ce dont il était incapable. Son souci de maîtriser cet aspect de la production le conduisit à considérer d’un bon oeil les techniques de reproduction mécanique de la musique. «Une musique mécanique qui possède la qualité d’un orchestre symphonique est un bien meilleur accompagnement qu’une faible improvisation sur un piano ou les efforts pénibles d’un orchestre incompétent ou mal dirigé.»

A partir de bases musicales très simples, Chaplin composa la musique de tous ses films – le premier à sortir avec une bande-son synchronisée fut Les Lumières de la ville en 1931 –, la plupart ne bénéficiant de ses soins que des années après leur sortie.

Ses dernières années furent ainsi largement consacrées à la réalisation musicale de ses films anciens, ce qui permet par exemple d’avancer que The Kid ne fut achevé qu’en 1972! Selon certaines interprétations, il aurait entrepris ces «recréations» musicales, qui modifiaient considérablement l’appréhension de ses oeuvres, pour prolonger ses droits d’auteur, mais ce travail minutieux, réclamant une précision infernale d’ajustement aux images, trahissait surtout un éternel souci de perfection réadapté aux avancées technologiques.

Il faut compter au nombre de ses plus grands succès le Smile des Temps modernes et This Is My Song de La Comtesse de Hong Kong, un tube enregistré par Petula Clark en 1966 qui, par ses ventes, sauva l’échec du film. «Charlie n’avait pas reçu une éducation musicale traditionnelle, expliquait la chanteuse. Il n’était pas un génie musical et cela était peut-être une bonne chose. Sa musique allait toujours directement au cœur.» Son hit Smile, interprété d’abord par Nat King Cole puis par Diana Ross, fascina au plus haut point l’un de ses fans les plus célèbre, Michael Jackson, qui en donna lui aussi sa version en 1998, point culminant de son identification avec le créateur de Charlot.

Même Bob Dylan lui tira sa révérence avec l’album Modern Times (2006). Le cinéaste, le mime, le comique et le producteur fut donc aussi un musicien de classe, qui fréquenta d’ailleurs les plus grands – Clara Haskil, Pablo Casals, Rachmaninov, Stravinski, Schönberg… Ironie de l’histoire et du maccarthysme, Chaplin dut attendre 1973 pour recevoir son premier Oscar… décerné pour sa partition des Feux de la rampe.

Une icône entoilée par les avant-gardes

Cubistes, surréalistes, futuristes, constructivistes, tous ont une part de Charlot en eux, tous se sont réclamés de l’une de ses révolutions.

Entre un presque homonyme Charles Chaplin (peintre joliment pompier) et Laura – l’une de ses petites filles – qui en ont fait profession, l’habit lui tourne autour. Mais jamais Charlie Chaplin n’a ouvert la boîte à couleurs… pour lui! Il a bien laissé, ici ou là, un autoportrait crayonné en quelques traits bien sentis sur les livres d’or de l’Hôtel Richemond à Genève ou de la Locanda Cipriani à Venise. Face caméra, le pantomime a bien inhalé les relents alcoolisés du peintre de The Face on the barroom floor (1914), un raté éconduit par la gloire. Mais on ne connaît pas au Chaplin, génie multitalents, le don de la peinture, ni la passion du collectionneur, exception faite de quelques toiles achetées à ses amis peintre, dont le Vaudois Rodolphe-Théophile Bosshard.

Par contre… avant d’être l’une des images les plus inspirantes au monde – de la place du Tertre à Montmartre à tous les chevalets du dimanche – l’homme inséparable de l’acteur a pesé lourd sur les avant-gardes européennes. «Ce qu’il y a de fou, ajoute Sam Stourzé commissaire de l’exposition «Charlie Chaplin et les images» en 2006 au Musée de l’Elysée, c’est qu’on est dans les années 20. Chaplin n’est pas encore le réalisateur des Temps Modernes (1936), ni du Dictateur (1940). Mais des Surréalistes aux Futuristes jusqu’aux Dadaïstes, il les a tous inspirés. Certains comme le photographe Erwin Blumfeld, allant jusqu’à le «crucifier» dans un collage comme s’il était un christ moderne.» Un guide. Un meneur! Dada ne s’y est pas trompé, il s’en sert comme produit d’appel à suivre à sa deuxième manifestation parisienne en annonçant sa participation. La tactique paie, le 5 février 1920, le Grand Palais fait salle comble en se passant de la star du jour qui n’avait jamais eu l’intention de venir…

«Même si l’expression est un peu intellectuelle, Chaplin est un corps-cinéma, ce qui veut dire qu’à lui seul, il incarne le 7e art, développe Sam Stourzé. Il est à la fois cette liberté de mouvement et cette figure populaire qui fascine et qu’on retrouve partout.» Et surtout dans les années 20! Après? On a bien vu des Charlots partout, on en voit encore même tagués sur les murs voire délicatement posés au pochoir par Banksy, mais une fois la concordance avec la modernité complètement fanée, les peintres n’ont eu d’yeux que pour l’icône populaire. Ils ont brossé le profil de la gloire. Ils lui ont cousu et recousu d’un fil plus ou moins kitch son image universelle en oubliant le serial révolutionnaire. Un jour, modèle pour les cubistes, un autre prince de dada, peu importe le grand écart!

Les Surréalistes se sont reconnus dans son art affranchi des diktats de la cohérence narrative, ils l’ont fait entrer dans leur panthéon en inventeur du cinéma. Dada – salut à la liberté absolue – s’est retrouvé dans cette irruption anarchiste, dans cette effronterie créative. Alors que laissant ces derniers infuser l’essence d’un nouveau mythe, futuristes et constructivistes se sont focalisés sur son apparence. Sa dynamique. Sa grammaire visuelle. «Nijinski, rappelle Sam Stourzé, ne l’avait-il pas gratifié du plus beau des compliments dans sa bouche avec un «vous êtes un danseur»? Un moteur de modernité aurait sûrement ajouté la constructiviste russe Varvara Stepanova si elle ne l’avait pas exprimé par la peinture. Plus inspiré encore par le dynamisme de la silhouette, Fernand Léger l’a atomisée, il l’a lue multifacettes, il a décomposé ses possibles avant de renvoyer son Charlot peint et sculpté jouer au pantin dans Ballet mécanique (1924), un essai filmé sans scénario et totalement expérimental.

Accro à «ce drôle de petit bonhomme qui a réussi à être non seulement un petit homme drôle mais aussi une sorte de marionnette vivante», Léger l’avait déjà casté trois ans plus tôt pour un film d’animation Charlot cubiste. Le projet envoyait son héros arpenter le monde devenu cubiste et le baladait dans les couloirs du Louvre: il ne s’est pas finalisé mais les créatures en bois sont restées, comme la déclaration d’amour de La Joconde à cette égérie de la modernité! Fou d’un autre amour – celui de la métamorphose poétique – Chagall a libéré la silhouette de Charlot de ses attaches terrestres pour l’envoyer dans l’apesanteur vers l’immortalité.

Charlie Chaplin au violoncelle3
Touché par la poésie de Charlot, Chagall l’a souvent invité dans son univers. Image: DR

Ironie de l’histoire…, l’homme Charlie Chaplin n’a pas rendu toute leur ferveur aux avant-gardistes. Il les a connus. Fréquentés. Son conseil à sa femme au moment de visiter l’atelier de Picasso est resté célèbre – «Fais attention, tu viens de donner un coup de pied dans un million de dollars». Mais à en croire un avis glané par La Nouvelle Revue lors d’un vernissage à la Galerie Potterat à Lausanne, l’homme aimait la peinture «quand elle lui était parlante». Il aimait la peinture «quand elle savait s’exprimer directement et sans intermédiaire de chapelles difficiles à connaître.»

La nébuleuse des droits d’auteur

Génie du septième art, Charlie Chaplin avait aussi un autre talent: c’était un très bon businessman. Il a su gérer ses contrats et ses salaires comme personne avant lui. Cherchant en permanence à garder le contrôle le plus complet sur son œuvre, il fait partie des premiers artistes à avoir quasi industrialisé ses créations, s’associant par exemple à d’autres stars de Hollywood quand il s’agit, en 1919, de fonder la société de distribution United Artists.

Dès les débuts de la fulgurante carrière de Charlot sur grand écran, sa silhouette s’est retrouvée copiée, reproduite dans des bandes dessinées, transformées en poupée… En 1915 déjà, Sydney tenta en vain de maîtriser l’exploitation de l’image de son demi-frère. Si les droits des films seront toujours préservés très précautionneusement, via les différents partenaires successifs à qui Chaplin a confié leur diffusion, toutes les questions liées à l’image de Charlot resteront par contre longtemps dans le flou. Ce n’est qu’après son exil en Suisse que ces questions seront définitivement résolues. Une fois tous ses avoirs rapatriés en Europe et certains contrats échus.

Petit résumé de la nébuleuse Chaplin: la réglementation européenne prévoit que le copyright lié aux créations cinématographiques et musicales court pendant septante ans après la mort de l’artiste, soit jusqu’en 2047. Pour gérer les royalties qui en découlent, Chaplin a créé la société Roy Export, dans les années 1950. Gérée depuis un bureau basé à Paris, celle-ci est inscrite au Liechtenstein. Elle s’occupe également de tous les droits liés à ses archives personnelles et professionnelles. En 2001, Roy Export S.A.S. a confié la distribution mondiale des films à la société française Mk2.

Il ne s’agit là que du volet artistique. Car Chaplin a veillé à préserver son image bien au-delà du délai légal, en créant une marque commerciale autour de la silhouette de son personnage et de son nom. C’est la société anonyme Bubbles Incorporated, liée à Roy Export, qui, depuis sa fondation en 1972 à Fribourg, octroie les licences pour tout ce qui relève du merchandising. Diffuser, aujourd’hui, un film libre de droits réalisé, par exemple, chez Keystone avant 1918 peut ne rien coûter. En faire la promotion avec une affiche qui arbore le nom et l’image de Charlot se négocie, par contre.

Les revenus annuels liés à Chaplin sont-ils importants? Sur cette question, la famille ne communique aucun chiffre. «Ça ne rapporte pas autant qu’on pourrait le croire, assure Kate Guyonvarch, directrice de Roy Export. Notre rôle n’est pas de spéculer sur Charlot mais de répondre aux sollicitations, en accordant les licences en fonction des consignes dictées par la famille Chaplin. Il faut que le projet proposé respecte l’homme et l’artiste. On se laisse surtout convaincre par l’enthousiasme et la passion avec laquelle la démarche est initiée.» Chez les Chaplin, depuis le décès des parents, tout se décide à la majorité. Réunie au sein d’une association, la fratrie – sans Géraldine et Christopher qui ont tous les deux cédé leurs droits patrimoniaux – valide ou non les grandes décisions. C’est elle, précisément, qui a donné son aval à la création du musée de Corsier, ouvrant ainsi grandes les portes des archives familiales.

Le style intemporel de Charlot inspire toujours

La silhouette du vagabond chic continue à être revisitée par les couturiers, mais aussi par les marques plus grand public. Aperçu.

Lorsqu’il a créé Charlot en 1914, Chaplin n’avait «aucune idée du personnage», se souvient-il dans Histoire de ma vie, son autobiographie. «Mais, dès que je fus habillé, les vêtements et le maquillage me firent sentir qui il était. J’ai commencé à le connaître et quand je suis entré sur le plateau, il était entièrement né.» Avec cette composition vestimentaire qui joue sur les contrastes et les accessoires (lire ci-contre), Chaplin n’a pas seulement créé un personnage, mais aussi un style.

Si la figure cinématographique du petit vagabond a marqué des générations de spectateurs et de comédiens, son look aussi a été source d’inspiration. Des célébrités ont posé en Charlot, de Brigitte Bardot en 1965 qui se grime pour divertir l’équipe sur le tournage de Viva Maria, à Jessica Alba pour le magazine Allure en 2008. Même les revues de mode s’y sont mises, à l’image de Vogue British. En 2013, pour un shooting, la mannequin Alexa Chung a pris la pose avec des créations haute couture de Chanel, Valentino ou Versace combinées avec des touches chaplinesques. Ici le melon, là le pantalon rayé ou les chaussures trop grandes, ou encore une redingote coiffant une somptueuse robe de soirée. La «it-girl» avait d’ailleurs confié un an plus tôt au magazine Glamour que Charlot inspirait son style vestimentaire axé sur le mélange des genres, tels le pantalon noir à bretelles et la chemise blanche signée Yves Saint Laurent, qu’elle affiche sur un selfie.

De Jean-Louis Scherrer à Armani

Les créateurs de mode se sont aussi inspirés de la figure comique devenue icône. En 1978, Jean-Louis Scherrer a imaginé une collection féminine comprenant le fameux chapeau rond, une longue veste cintrée, cravate et chemise blanche. Dès les années 1980-1990, les créateurs japonais Yohji Yamamoto ou Comme des garçons ont repris les codes de Charlot comme le buste serré, les pantalons tire-bouchonnant sur les godillots et le chapeau un peu cassé. «Ils s’inscrivaient en faux contre les coupes structurées, symétriques de Mugler, Montana ou Alaia, les débauches de couleurs criardes, les imprimés et aimaient, comme Charlot, le noir et blanc, et le col blanc qui dépasse. Sa veste étroite mal boutonnée, ils en font un signe de reconnaissance», analyse Catherine Schwaab, rédactrice en chef de Paris Match et spécialiste des tendances.

Pour elle, rien d’étonnant à ce que ce style perdure: «Depuis cette percée japonaise, finis les clichés de l’élégance «jolie madame». Même si on s’est lassé de leurs asymétries et formes peu seyantes, les Japonais ont laissé une trace indélébile.»

Ainsi, en 2008, c’est Limi Feu, fille de Yohji Yamamoto, qui reprend le flambeau, habillant les femmes de pantalons larges, pulls courts, chapeaux en feutre noir et grosses chaussettes en laine. Cette année-là, les magazines de mode observaient d’ailleurs une tendance venue d’outre-Manche, la «vague Charlot». Deux ans plus tard, l’Anglais John Galliano a ouvert son défilé parisien de sa marque avec des messieurs arborant veste étriquée et pantalons amples, moustache et petit couvre-chef.

En 2011, c’est la marque américaine DKNY qui s’inspire de Charlot (voir ci-dessous à gauche). L’année suivante, l’hommage au British Chaplin vient de Grande-Bretagne, lorsque Vivienne Westwood apparaît à la fin d’un de ses défilés avec chapeau cloche revisité et moustache dessinée au stylo (voir ci-dessous au milieu). En février dernier à Milan encore, la marque de prêt-à-porter haut de gamme Emporio Armani proposait pour les femmes une veste très ajustée sur un large pantalon crème, le tout coiffé d’un couvre-chef arrondi (voir ci-dessous à droite). En parallèle, des marques de prêt-à-porter comme Esprit ou Iceberg ont commercialisé, sous licence, des hauts à l’effigie du clown noir.

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Tout au long de l’année, les passants saluent Charlot statufié sur le quai Perdonnet à Vevey. Image: Philippe Dubath

La «désinvolture» de Charlot

Selon Catherine Schwaab, Charlot inspire toujours car «il rappelle que rien n’est plus beau qu’un noir et blanc bien maîtrisé. Comme l’ont fait Hedi Slimane ou Isabelle Marrant, les petits bustes, vestes étroites, silhouette longiligne constituent un vrai look, scellent une allure. Enfin, le côté trop apprêté de la mode est démodé. Il faut soigner les détails sans que ce soit surligné. En ce sens-là, Charlot nous enseigne la désinvolture.»

Anna-Lina Corda, directrice du Musée suisse de la mode à Yverdon-les-Bains, souligne que «Chaplin a marqué les esprits car c’est une des premières grandes vedettes internationales, dans ses films il est toujours vêtu du même costume, bourgeois grotesque ou ouvrier. De plus l’aspect révolté, anticonformiste, mais aussi cette allure de dandy déchu et son côté romantique ont pu inspirer de grands couturiers.»

Ce que confirme la styliste lausannoise Laure Paschoud: «Le fait que le costume fasse entièrement partie du personnage nous plonge directement dans une ambiance, cet air de faux gentleman au look chic et débraillé peut donner de l’inspiration pour créer des vêtements. Son style hybride permet de nombreuses interprétations.»

Le costume dépareillé du vagabond gentleman

Voici l’un des costumes originaux de Charlot, rapatrié des Etats-Unis une fois Chaplin en exil et en couleurs pour améliorer sa photogénie sur pellicule noir-blanc. Pour connaître les secrets de ce look réfléchi, il suffit de cliquer sur les pastilles de l’image ci-dessous.

Impossible de dissocier l’artiste de sa marionnette. Avec sa silhouette de clown, Charlie Chaplin a créé le personnage le plus reconnaissable de l’histoire du cinéma. A son arrivée à Hollywood, son vagabond a nécessité plusieurs semaines de recherches avant de surgir telle une évidence devant la caméra. Lors de sa première apparition sur grand écran, le 2 février 1914 dans Pour gagner sa vie, le comédien britannique joue encore un dandy avec chapeau haute forme et grosse moustache pendante. Mais quelques jours plus tard dans son deuxième film, Charlot est content de lui, Chaplin apparaît avec les premiers éléments de l’accoutrement qui rendront célèbre et attachant son avatar cinématographique, inspirant au pantomime gags et jeux de corps.

Son réalisateur, Mack Senett, le trouvait trop jeune. La moustache permettre à Chaplin de se vieillir. Selon la légende, il aurait assemblé au hasard des éléments appartenant aux comédiens qui composent la troupe keystone. Son costume est, en réalité, beaucoup plus réfléchi que cela, afin de permettre à l’artiste de se distinguer des autres comiques américains toujours bien sapés. Son Charlont incarne, quant à lui, la hiérarchie des classes avec ses airs malajustés mais pleins d’humanité, divisé entre un bas de corps humble et un haut tout en noblesse.

Entre rejet et assimilation, trouver sa voie face à l’héritage

Pour les descendants Chaplin, pas évident de forger sa propre identité face à cet illustre aïeul.

«Ce nom ouvre des portes, mais il n’est pas toujours facile à porter.» Cette affirmation revient dans la bouche des héritiers Chaplin, dans leurs interviews d’hier et d’aujourd’hui. Déjà Géraldine, à peine échappée du nid familial, parlait de son patronyme comme d’un «handicap», alors qu’elle se rêvait danseuse. Ce qui avait – dit-on – rendu son père furieux. Dans la même veine, Eugène déclarait récemment dans Bilan: «Avoir un père connu vous permet de rencontrer plein de gens. Difficile, cependant, de faire la différence entre ceux qui sont sincères et les autres.» Ainsi, les 8 enfants de Charles et de Oona, puis leurs 23 petits-enfants, vivent tous différemment cet héritage, mais avec une constante: il n’est pas aisé de se développer dans l’ombre du génie.

Genealogie Chaplin
Infographie: Philippe Forney

Pour la génération des enfants d’abord, Charlot n’était pas si drôle et imposait une discipline stricte. D’où des relations tendues avec le paternel: trois des quatre aînés nés aux USA ont quitté tôt le nid. Géraldine à 17 ans. Michaël s’enfuit à Londres à 16 ans, se maria sans l’accord de sa famille et devint père à 18 ans. Face au remous créé par le versement d’indemnités du chômage à son fils, Oona écrivit aux journaux une lettre cinglante, regrettant que ce «beatnik» reçoive l’aide nationale, lui qui ferait mieux de «trouver un emploi». Victoria partit de la maison à 18 ans, pour Jean-Baptiste Thierrée, de presque quinze ans plus âgé et qui partage encore sa vie. Parmi les 4 aînés, Joséphine (la seule douée pour les études) attendit ses 20 ans pour se marier avec Nicolas Sistovaris, rencontré plusieurs années plus tôt.

Les 4 enfants nés en Suisse connurent, eux, un Chaplin plus âgé, et parlant peu à la fin de sa vie. «Les plus jeunes d’entre nous ont eu de la chance: ils ont mieux connu l’homme tandis que les aînés ont mieux connu l’acteur», estimait en 1977 Jane. Elle en aura pourtant souffert, puisqu’elle écrivit en 2008 un livre: 17 minutes avec mon père, le seul temps qu’elle estime avoir passé en tête à tête avec celui qui travaillait sans cesse et imposait «la loi du silence». De même, le cadet, Christopher, lâchait en 1987: «Je n’ai pas grand-chose à dire à propos de mon père. Et le peu que j’en ai, je préfère le garder pour moi.»

De ces 8 enfants et 23 petits-enfants, hormis ceux encore trop jeunes, tous ont tâté des métiers artistiques. Acteurs, musiciens, écrivains, peintres, mannequins, artistes de cirque… Même ceux qui paraissent se détourner des projecteurs: Tracy (fils de Michaël) est champion d’Europe de jiu-jitsu brésilien, mais espérait utiliser son art dans des films, comme Jacky Chan. Les très rares exceptions confirment la règle: Arthur Gardin (fils de Joséphine) s’occupe de drones. Son demi-frère, Charles Sistovaris, souligne: «Cette reproduction sociale professionnelle est un tracé universel qui n’est pas propre aux Chaplin, mais se retrouve dans les familles de juristes ou de médecins.» Charles travaille à préserver le patrimoine du grand-père. «Mais je n’ai pas totalement renoncé à l’écriture», sourit-il.

Trois attitudes possibles

Dans cette nombreuse descendance, certains brillent davantage que d’autres. Dont Oona (fille de Géraldine), qui a joué dans deux saisons de la série Game of Thrones (et a fait une apparition dans un James Bond). Et bien sûr James Thierrée. Le grand public l’a découvert dans le film Chocolat, aux côtés d’Omar Sy. Actuellement à l’affiche du Théâtre de Carouge, ce génial mime et acrobate est souvent encensé par la critique et ses spectateurs. Mais il refuse catégoriquement de parler de son grand-père.

Oona Castilla Chaplin

Fille de Géraldine Chaplin (aînée des enfants de Charles et Oona) et de Patricio Castilla – qui vivent encore ensemble –, Oona est née en 1986. La superbe brune a joué dans deux saisons de la série à succès Game of Thrones et a fait une toute petite apparition dans le James Bond Quantum of Solace. Image: Corbis

James Thierrée

Le grand public l’a découvert dans le film Chocolat, aux côtés de Omar Sy. Auparavant, ce génial mime et acrobate, proposant des spectacles à nul autre pareil, était déjà encensé par la critique et ses spectateurs. Mais il refuse catégoriquement de parler de son grand-père. Image: Corbis

Carmen Chaplin

Deuxième fille de Michaël et Patricia, née en 1972, la splendide métisse (qui a été mannequin) a fait plusieurs fois la montée des marches à Cannes, dont en 1993 avec Catherine Deneuve et Daniel Auteuil (Ma saison préférée). Des apparitions ces dernières années au cinéma, dont aux côtés de Ice Cube. Image: AFP

Charles Sistovaris

Premier fils de Joséphine, Charles est né en 1971. Il travaille à préserver le patrimoine du grand-père au sein de la société Roy Export et n’a pas pour autant renoncé à l’écriture. «C’est plus facile pour notre génération et on nous a appris à garder une certaine distance avec la statue du Commandeur.» Image: AFP

A l’inverse, le fils Eugène s’est fait tatouer des Charlots sur ses bras, sa fille Laura sur son poignet (un cœur, avec le chapeau, la canne et le visage de l’aïeul). «Il y a trois attitudes possibles face à une ascendance célèbre, décrit le psychiatre Michael Stigler. La voie médiane consiste à choisir de quels traits on a hérité, et quelles sont nos caractéristiques propres. C’est là que l’identité de l’individu atteint sa maturité. Dans les deux autres attitudes, aux extrêmes (soit rejet soit assimilation), on suspecte des problèmes à gérer cet héritage. Ceux qui doivent afficher le plus fort leur similitude sont sans doute ceux qui se sentent le moins à la hauteur de ce cadeau transmis, qui est aussi un mandat pouvant se transformer en charge. Alors ils se complètent par des marques extérieures visibles. Ceux qui rejettent l’héritage devront un jour se dire, avec humilité, qu’ils ne sont pas une création ex nihilo, mais aussi le produit d’un patrimoine génétique.»

Déjà petite, Laura Chaplin dessinait des portraits de son illustre aïeul. Image: Georges Cabrera

Michael Stigler insiste, tous les enfants de célébrités ne souffrent pas: «Cela dépend beaucoup de l’attitude du parent. S’il est autocentré, autoritaire et n’arrive pas à transmettre à ses enfants qu’il les valorise et s’intéresse à eux, ils seront privés de leurs besoins affectifs.» Chaplin, qui travaillait tout le temps et était sévère, a entouré ses 4 aînés lorsqu’il les a fait tourner. «Attention, avertit Michael Stigler, un père qui aime de façon inconditionnelle (contribuant à rendre la charge de l’héritage moins lourde) n’est pas un père qui aime sous condition que l’enfant devienne célèbre comme lui.»

Avant de revenir au Manoir en 1991, l’aîné des fils de Charles et Oona, Michaël, a élevé ses enfants à l’abri des projecteurs, dans le Lot-et-Garonne, avec les chèvres. «Pour les protéger: qu’ils développent leur personnalité en s’appuyant sur eux-mêmes, pas sur la célébrité. Nous, les enfants, ne pouvions pas y échapper. Si bien qu’à un moment il est difficile de savoir qui on est.» Tant préservés que le dernier fils de Michaël avait compris que son grand-père était célèbre, mais qu’il s’agissait de… Louis de Funès!

Michaël Chaplin au Manoir de Ban en train de trinquer à la santé du musée. Image: Gérald Bosshard

Michaël, même s’il s’en défend, a réussi à fédérer la famille autour du musée. Accomplissement? «Pas du tout. Si le musée connaît le succès, ce sera très bien pour garder vivant l’intérêt pour l’œuvre de mon père, mais perpétuer sa mémoire n’a jamais été mon but dans la vie.» Réparation du conflit des années 60? «La presse l’a monté en épingle, mais en réalité, je ne m’opposais pas à mon père mais à un système. L’impression de faire partie d’un mouvement hérité de Mai 68, avec un détachement des valeurs de succès et d’ambition, qui nous semblaient vides.» Ce que Michaël garde de son père, avec fierté, ce sont les racines tsiganes, auxquelles il rend hommage par son couvre-chef: «C’est peu connu, mais grâce à une lettre sous clé, découverte après le décès de mon père, je suis persuadé que mes deux arrière-grands-mères étaient tsiganes.»

Une oeuvre inachevée en héritage

«La presse du monde entier a parlé du livre!» Patrick Moser, éditeur de The Freak, Le dernier film de Chaplin, est ravi de l’écho reçu par l’ouvrage. Pour l’écrire, son auteur, Pierre Smolik, a exhumé le dernier scénario, jamais réalisé, de Chaplin. «Un bijou de famille méconnu! s’enthousiasme l’essayiste. Je voulais montrer que, même inachevé, il mérite autant d’attention que les films tournés.» L’histoire? Sarapha, une femme-oiseau (le freak), chute sur le toit d’un professeur, dans un coin perdu de Terre de Feu. Des sentiments naissent entre eux. Elle sera enlevée.

Mi-femme, mi-oiseau. Tel devait être le personnage principal de Freak incarné par Victoria Chaplin. Image: Roy Export Company Establishment

Les autorités devront déterminer si elle est humaine. «Une métaphore de l’inopiné, et du mystère de l’attraction entre deux êtres», dit Patrick Moser. Victoria Chaplin aurait dû jouer Sarapha. Pierre Smolik ne raconte pas seulement l’histoire mais s’interroge sur différents thèmes. «Chaplin était encore en avance sur son temps, par exemple avec les mouvements de foule qui idolâtrent Sarapha. Et il y a des réminiscences de tous ses grands films!»

«Il aurait bouclé la boucle de son œuvre», résume Patrick Moser. Jane – 6e enfant de Charles et Oona qui vit en Colombie – raconta que son père avait pris conseil auprèsde Stanley Kubrick pour les aspects techniques de The Freak – planche sur ce scénario…

Source: The Freak, Le dernier film de Chaplin, par Pierre Smolik, aux Edditions Call Me Edouard, 340 p.

Textes: Stéphanie Arboit, Claude Béda, Gérald Cordonier, Raphaël Delessert, Philippe Dubath, Cécile Lecoultre, Florence Millioud-Henriques, David Moginier, Caroline Rieder, Gilbert Salem, Boris Senff

Réalisation: NewsExpress

Direction Artistique: Anetka Mühlemann, NewsExpress

Direction du projet: Gérald Cordonier, Anetka Mühlemann

Photos: Florian Cella, Chantal Dervey, Jean-Paul Guinnard, Odile Meylan, Gérald Bosshard, Edipresse, ASL, Keystone, AFP, Getty, Roy Export, Taschen, Flickr

Traitement d’image: Giovanni Mosca

Vidéos: Anetka Mühlemann, YouTube